Toute la presse de droite, de Valeurs actuelles au Figaro en passant par Le Point, et même le Canard enchaîné et Charlie Hebdo, nous rebat les oreilles des ravages de la « cancel culture », mode funeste importée d’Amérique, inspirée par le puritanisme bien connu de ce grand pays, et qui serait en train d’empoisonner lentement la France. La cancel culture, ce sont ces inquisiteurs/trices fanatiques sévissant en particulier sur les campus d’universités US qui voudraient (entre autres) empêcher le gentil prince d’embrasser Blanche Neige, et prétendent faire retirer de l’espace public les statues de tyrans massacreurs, de trafiquants d’esclaves et de racistes proclamés qui y sont érigées.

Les médias ont vu que le sujet des méfaits de la cancel culture était porteur et ont pris l’habitude de publier chaque semaine sur un nouvel excès du wokisme, maintenant ainsi leur lectorat dans un état d’indignation vertueuse permanent qui pour certain.es, semble être source d’une jouissance quasi-orgasmique . A l’origine, il y a souvent une histoire insignifiante (comme celle de Blanche Neige) complètement déformée et montée en mayonnaise par la chaîne de télévision d’extrême-droite Fox News. Fake news? En tout cas, ça fait le buzz et ça fait grimper l’audimat.

Que l’on estime que les cancel-culturistes ont tort ou raison de vouloir censurer des oeuvres artistiques et littéraires et la parole de certaines personnalités, il y a tout de même un fait fondamental qu’il faut rappeler: la première de toutes les cancel cultures, invisible et omniprésente parce que c’est une norme sociale, c’est celle que la domination masculine exerce envers les productions culturelles, artistiques et scientifiques des femmes, et envers leur parole en général. De même que la toute première et originelle non-mixité, c’est celle de l’entre-soi-masculin qui est encore la règle aux échelons supérieurs de la culture, des sciences, de la politique et des affaires. Quelques chiffres pour donner une idée de cet effacement systémique des oeuvres des femmes et de leur parole mis en oeuvre par le régime d’hégémonie masculine sous lequel nous vivons depuis des millénaires:

– sur 300 statues de personnalités à Paris, 40 seulement représentent des femmes. Encore ces statues sont elles souvent exposés dans des lieux peu passants, et les sculpteurs représentent ces femmes d’une façon stéréotypiquement féminine, accordant plus d’attention à leur plastique qu’à ce qu’elles ont réalisé.

– seulement 2% des rues en France portent des noms de femmes.

– moins de 10% des collections permanentes des musées sont des oeuvres de femmes. Au musée du Prado à Madrid, sur 1 700 toiles, seulement 9 ont été peintes par des femmes. Au musée d’Orsay, sur 4 463 oeuvres, 296 ont été crées par des peintresses, soit 7%. Et ce n’est pas parce qu’il y a eu très peu d’artistes femmes dans les siècles passés: si l’on se penche sur cette question, comme l’ont fait des féministes spécialistes d’histoire de l’art, on découvre qu’un grand nombre d’artiste féminines très talentueuses sont néanmoins totalement inconnues: la postérité les a oubliées, parfois même un nombre important de leurs tableaux ont été détruits, comme c’est le cas de Leonora Carrington et de Jo Hopper, artiste épouse du peintre Edward Hopper, dont 3 000 toiles ont été détruites par le Whitney Museum de New York où elles étaient conservées.

– même invisibilisation des femmes en littérature: aucune femme au programme des terminales littéraires: Alfred de Musset y figure mais pas George Sand, Sartre mais pas Beauvoir. Sur les sujets du Bac Français 2021, 16 auteurs dont seulement 3 femmes–et encore, c’est en progrès par rapport à la sélection 100% testostérone d’il y a quelques années

.- en sciences, il y a l’effet Matilda: les découvertes scientifiques faites par des femmes ont été systématiquement créditées à des chercheurs masculins; quelques noms de ces femmes de sciences que personne ne connait: Marthe Gauthier et ses découvertes sur la trisomie, Rosalind Franklin sur la double hélice de l’ADN, Jocelyn Bell sur les pulsars, Vera Rubin sur la matière noire, Lise Meitner découvreuse de la fission nucléaire, les mathématiciennes afro-américaines « figures de l’ombre » de la NASA (Katherine Johnson, Dorothy Vaughan et Mary Jackson ) sans qui l’exploration américaine de l’espace n’aurait pu avoir lieu, l’actrice Hedy Lamarr et son système de transmission qui a donné naissance au wifi, au téléphone cellulaire et au GPS, Ada Lovelace, mère des algorithmes, Mileva Einstein femme d’Albert et dont la contribution importante à ses travaux n’a toujours pas été reconnue etc. Sur 863 prix Nobels, seulement 52 sont des femmes, soit 5%. Et parmi ces prix Nobels masculins, plusieurs auraient dû être attribués à certaines de ces chercheuses, et non aux hommes qui se sont appropriés leurs recherches. A côté de cette cancel culture-là, de cette immense entreprise d’invisibilisation de toute forme de création féminine par le patriarcat pendant des millénaires, notre cancel culture woke actuelle fait figure de bricolage artisanal.