SUR LES EXCES DU FEMINISME

Le féminisme « qui va trop loin », les fameux excès du féminisme. Quels excès exactement ? Ca n’est jamais clairement précisé. Le féminisme, combien de morts et de blessés en plus de 150 ans du mouvement?
A chaque fois qu’une nouvelle revendication, qu’un nouveau combat a été lancé par les féministes, elles ont été qualifiées d’excessives.
Le droit des femmes à faire des études supérieures? (médecine etc) Excessif, contraire à la nature profonde des femmes. Le droit de vote? Excessif, les suffragettes insultées, ridiculisées, violentées, nourries de force quand elles faisaient la grève de la faim. L’avortement? Excessif. La dénonciation des violences sexuelles masculines par #metoo après des millénaires de viols et de harcèlement sexuel sous omerta? Excessif.
Raphaël Enthoven, dans le Point de cette semaine, reprend la dénonciation rituelle des excès du féminisme; selon lui, les féministes seraient des censeuses qui « feraient commerce de leur indignation ».
S’il y a quelqu’un qui fait commerce de son indignation–et même qui en vit très bien, vu sa profession de chroniqueur et journaliste chouchou du lectorat de droite–c’est bien Enthoven lui-même.
Contrairement à lui, les féministes ne retirent aucun avantage matériel de leur indignation—qui leur vaut surtout d’être la cible de harcèlement et de menaces en ligne incessantes.
Comble de mauvaise foi, il accuse ces insupportables minorités d’être des « plaintifs ». Euh, lorsque Mr. Enthoven déplore répétitivement les dérives féministes, son morceau de bravoure, son dada sur lequel il revient obsessionnellement (Enthoven est devenu, sur la dénonciation du féminisme ce que Zemmour est sur la dénonciation de l’immigration), que fait-il exactement sinon se spécialiser dans la plainte?
Les sanglots longs (en Anglais « male tears » ) de Mr. Enthoven face à chaque manifestation–aussi modeste soit-elle–d’autonomie féminine sont devenus la bande-son du féminisme français. Presque chaque semaine, Mr. Enthoven se plaint que les féministes se plaignent. Mais bien évidemment une plainte masculine, c’est viril, c’est libre et courageux, tandis qu’une plainte féminine, c’est pathétique et censoriel.
Si l’on ne vous dit pas que votre féminisme va trop loin,c’est qu’il ne va pas assez loin.

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A QUOI SERT LA COUPE DU MONDE?

FEMINISTES BLANCHES BOURGEOISES?

Cette accusation n’est pas nouvelle. Nos mères et nos grand-mères féministes étaient déjà traitées de « féministes blanches bourgeoises » il y a 50 ans, il y a 70 ans. Et ces accusations sont toujours venues de la gauche de la gauche.Et visaient souvent les féministes les plus dérangeantes et les plus radicales dans leur dénonciation du patriarcat.

Le mouvement ouvrier a longtemps ignoré la spécificité de l’oppression subie par les femmes et rejeté leurs revendications–en les traitant de « féministes bourgeoises ». Il s’est opposé vigoureusement à leur accès à des professions masculines mieux rémunérées. Et pendant longtemps, le Parti communiste français a dénoncé la revendication du droit à l’avortement comme la manifestation d’un féminisme bourgeois inspiré par le capitalisme américain. Selon eux, l’avortement et la contraception auraient pour conséquence d’affaiblir démographiquement la classe ouvrière, qui pour être forte avait besoin de très nombreux petits soldats.

Plus récemment, dans les années 70, la gauche qui avait enfin accepté de soutenir les féministes dans leur combat pour l’avortement, les a abandonnées lors du combat contre le viol. Que les féministes dénonçaient comme un « fascisme non reconnu ». La gauche radicale accusait celles qui dénonçaient le viol d’être des « féministes bourgeoises racistes » » parce que, selon eux, dénoncer les violeurs revenait souvent à dénoncer des hommes opprimés et/ou racialisés à la justice bourgeoise. Mais qui était raciste et classiste là-dedans–sinon ceux qui suggéraient que la majorité des hommes qui violaient étaient des immigrés et des prolétaires?

« En 1973, une militante révolutionnaire avait été violée par un travailleur immigré qu’elle soutenait dans sa lutte contre les expulsions ».Elle n’était même pas allée en justice, simplement elle avait parlé de ce viol devant le comité de soutien. Pour ça, elle avait été traitée de raciste, parce qu’elle dénonçait ce violeur là et non un autre qui aurait été blanc ». Le violeur mis en cause publiquement avait répondu « elle était pas vierge,elle était pas nonne, j’avais le droit. »

Quand le MLF engage la lutte pour que le viol soit enfin jugé aux assises, la gauche se déchaîne contre elles: « vous appelez à la répression, vous êtes complice de la justice de classe qui s’abat sélectivement sur les petits, les immigrés, et oublie les viols discrets des puissants. Vous vous faites les complices du discours sécuritaire, réactionnaire, raciste ».

Pratiquement tous les medias de gauche, de Libération à Charlie Hebdo en passant par Rouge (trotskiste) fustige le recours  des féministes à la justice contre les violeurs. Parfait exemple de double standard: « l’extrême gauche applaudit des deux mains quand un petit juge met en prison un patron responsable d’accidents du travail, elle réclame justice quand un immigré est battu ou tué dans un commissariat. Mais quand il s’agit de viol, cela devient un insupportable appel à la répression,une inqualifiable complicité avec une justice de classe. »

Les femmes violées, en plus d’être coupables d’avoir été violées, sont maintenant « coupables de répression ». Des féministes militant dans des partis d’extrême gauche se laissent intimider et renoncent à porter plainte si le violeur est un « travailleur immigré ».

Et bien sûr, en plus d’être des bourgeoises racistes et sécuritaires, Libération accuse les féministes d’être moralistes et puritaines. Ce quotidien ouvre largement ses pages à la haine des femmes exprimées sous l’alibi vertueux de l’anti-racisme. « La presse de gauche ouvre ses colonnes à tous les discours anti-féministes, surtout sous signature féminine. L’apologie de a drague et même du viol s’exprime sans complexe dans le Nouvel Observateur, Charlie Hebdo, Le Monde. Les féministes sont stupéfaites devant ce déferlement de haine et de mépris de la part de ceux qui leur sont les plus proches.. »

Finalement, « la campagne contre le viol a soudé le bloc du patriarcat mâle, sans distinction d’âge, de nationalité, de pratique sexuelle »… C’est comme si la  défense des victimes du capitalisme servait de couverture à la défense du droit des mâles.

Dans le courrier des lecteurs, les lecteurs se défoulent, le viol devient « un acte militant », une sorte de certificat d’anti-racisme. Voilà un échantillon de lettre de lecteur commentant la sentence d’un procès pour viol publiée par Libération : « Malgré ces 20 ans, cela ne m’empêchera pas de les violer volontiers. Viens essayer, tu verras ce qu’est capable un militant arabe! »

Détournement pervers de la cause anti-raciste repris exactement par Houria Bouteldja quand elle déclare qu’une femme racialisée violée par un homme racialisé ne devrait pas porter plainte.

 

(citations de l’ouvrage de Françoise Picq « Libération des femmes, les années-mouvement » (Seuil).

LA PRESOMPTION D’INNOCENCE, UN CONCEPT SEXISTE.

Qu’il s’agisse de DSK,de Polanski ou de Darmanin, à chaque fois que des allégations d’agression sexuelle visent un perpétrateur de sexe masculin (expression largement tautologique, vu que 98% des agresseurs sexuels sont des hommes), de nombreux individus (généralement aussi de sexe masculin ) crient au lynchage médiatique et se précipitent pour rappeler l’argument de la « présomption d’innocence »: qu’un individu doit être considéré comme innocent tant qu’un tribunal ne l’a pas déclaré coupable.
D’abord, l’histoire judiciaire est remplie d’individus dont la culpabilité était certaine et qui ont néanmoins été épargnés par la justice, pour diverses raisons– en particulier, parce que leur pouvoir les rendait intouchables, et qu’ils pouvaient se payer les meilleurs (et les plus chers) avocats, parfaitement rodés à utiliser toutes les failles de la machine judiciaire à l’avantage de leurs clients. Le cas d’O.J.Simpson, assassin de sa femme Nicole, contre qui il existait des preuves accablantes, est exemplaire à ce sujet.
Mais, comme le rappelle maître Eolas (1), la présomption d’innocence a une signification limitée, purement judiciaire, et ceux qui la remettent sur le tapis constamment à propos des agresseurs sexuels lui donnent un sens erroné: la présomption d’innocence n’interdit absolument pas d’évoquer la culpabilité d’un accusé dans la sphère publique–sinon, les medias seraient dans l’incapacité légale de rendre compte des procès. Cet argument sert donc essentiellement à interdire toute mise en cause publique des agresseurs.
Je note en passant que la présomption d’innocence est surtout évoquée à propos des criminels masculins, je ne me souviens pas d’avoir beaucoup entendu parler de « présomption d’innocence » à propos de Jacqueline Sauvage.
Ensuite, comme l’immense majorité des crimes sont commis par des hommes (je rappelle que 96% des détenus dans les prisons françaises et 98% des auteurs d’agressions sexuelles sont des hommes ), et que de très nombreuses victimes de ces criminels sont des femmes, ce concept est en soi sexiste.
Parce que les juristes qui ont construit ce concept ont été guidés par le souci de protéger avant tout les criminels (hommes), protection jugée prioritaire par rapport à la protection des victimes (femmes): en posant le principe que le doute doit bénéficier à l’accusé, leur priorité explicite a été d’éviter à tout prix que des hommes accusés faussement soient condamnés–quitte à ce que des coupables innocentés à tort soient relâchés dans la nature et agressent de nouveau de nombreuses femmes.
La loi est conçue autour de ce concept: mieux vaut des dizaines de femmes et d’enfants violés qu’un seul homme innocent emprisonné injustement. Ceci est en soi un jugement de valeur, et ça envoie un message très clair sur qui est important et qui ne l’est pas dans une société patriarcale.
Et enfin, poser, même à titre purement judiciaire, l’innocence des hommes accusés d’agression sexuelle, n’est-ce pas inférer implicitement que les femmes qui les accusent sont des menteuses? C’est en tout cas cette interprétation abusive que semblent avancer ceux qui brandissent rituellement cette notion de « présomption d’innocence » dès qu’un homme connu est accusé de violences sexuelles.

(1) http://www.maitre-eolas.fr/post/2009/01/21/1290-pour-en-finir-avec-la-presomption-d-innocence

QU’EST-CE QUE LE FEMINISME LIBERAL (2)

L’idée qui fonde le féminisme libéral, c’est que les humains sont des êtres rationnels qui, s’ils ont suffisamment d’instruction et d’opportunités, réaliseront leur potentiel individuel, ce qui sera bon pour eux et pour la société… Le libéralisme pose que l’individu est la valeur suprême et le centre de la vie sociale. De ce point de vue, les sociétés ne sont que des collections d’individus qui font des choix, et le progrès social est surtout défini comme le fait de changer ce que pensent les individus et comment ils se comportent, en particulier par l’éducation et d’autres moyens de conscientisation.
Dans une approche féministe libérale, le principal problème entre les sexes, c’est que les préjugés, les valeurs et les normes sociales empêchent les femmes d’avoir des chances égales à celles offertes aux hommes.
La stratégie libérale est donc de persuader les individus de changer en attaquant les stéréotypes… Les féministes libérales vont demander aux hommes de changer la façon dont ils traitent les femmes et ce qu’ils pensent d’elles. D’être moins violents, de harceler moins, d’exploiter moins, de les soutenir davantage, d’exprimer davantage leurs émotions, et de s’engager davantage dans leur rôles de pères et de partenaires.
Le problème fondamental avec le féminisme libéral (et avec le libéralisme en général), c’est que son intense concentration sur l’individu occulte le pouvoir des systèmes sociaux sur les individus. C’est la raison pour laquelle ce féminisme ne reconnaît pas le patriarcat comme quelque chose qu’il faut prendre en compte. Il ne voit pas les structures sous-jacentes qui produisent le privilège masculin et l’oppression des femmes.
L’approche féministe libérale pour inciter les pères à s’impliquer davantage dans le soin des enfants sera par exemple de changer les hommes un à un (ou en petits groupes) en faisant appel à leur sens de la justice, ou en essayant de leur faire comprendre l’importance d’être proches de leurs enfants.
Mais en ignorant la réalité politique du patriarcat, le féminisme libéral fait du privilège masculin un problème individuel sans rapport direct avec les systèmes plus vastes qui le promeuvent et le protègent. Dans le cas du soin des enfants, cette approche ignore le fait que , quand les hommes ne font pas leur part de travail domestique, ils sont gagnants en termes de récompenses non-domestiques, comme de pouvoir consacrer plus de temps à acquérir plus de pouvoir, d’argent et de standing– objectifs que poursuivent les « vrais hommes ». Dans la culture patriarcale dominante, ces récompenses ont autrement plus de valeur que les satisfactions émotionnelles dérivées de la vie de famille. Si, dans les sondages, les hommes disent que la vie de famille est plus importante que le travail, quand il s’agit de faire des choix dans la vie réelle, de décider concrètement dans quoi ils vont s’investir, les résultats montrent qu’ils choisissent ce que la culture patriarcale prescrit aux hommes de choisir.
Le féminisme libéral dit aux femmes qu’elles doivent chercher la solution aux inégalités qu’elles subissent en négociant avec les hommes, mais cette négociation se fait en position de faiblesse: il s’agit de convaincre les hommes de renoncer à leur privilège masculin–juste parce que c’est la chose morale à faire et que ça enrichira leur vie et la vie de leurs enfants. Mais cela compromettra aussi leur position de dominant et leur statut de virilité vis à vis des autres hommes–et ça, très peu d’hommes l’accepteront.
Le féminisme libéral ratisse large mais les explications superficielles qu’il donne de l’inégalité des sexes occultent la dynamique sous-jacente qui fait fonctionner le patriarcat. Il trivialise le privilège masculin et l’oppression des femmes en les présentant comme une simple question de mauvaises habitudes, d’ignorance et de préjugés. Imaginez par comparaison à quel point ce serait inacceptable d’expliquer simplement le racisme ou l’anti-sémitisme par une question de traditions: « le racisme est une tradition aux USA » ou « persécuter les Juifs fait partie de notre culture ».
Dans une approche libérale, les hommes qui violent des femmes sont simplement des individus malades, et on ne se pose pas la question de savoir pourquoi cette « maladie » est plus répandue dans certaines sociétés plus que dans d’autres et si la coercition violente pratiquées par les violeurs n’est pas liée à la coercition moins violente qui fonde l’hétérosexualité patriarcale normale.
Parce que le féminisme libéral n’a pas grand’chose à dire sur la façon dont le patriarcat organise la solidarité compétitive entre les hommes et l’oppression des femmes, il centre son approche sur les conséquences de l’oppression sans examiner le système qui les produit. Les comportements sexistes sont discutés hors de leur contexte social, comme s’ils étaient seulement la conséquence d’une mauvaise éducation, à laquelle il faudrait remédier par une bonne éducation à l’école et à la maison. Mais la socialisation et l’éducation sont des mécanismes sociaux qui servent de bien plus vastes intérêts patriarcaux, comme la perpétuation du privilège masculin et des institutions sociales qui servent les valeurs patriarcales fondamentales.
Le féminisme libéral, en ignorant comment le patriarcat forme et limite les alternatives que les gens peuvent « choisir librement », ignore … que c’est la société qui définit les limites des choix qui sont possibles.
C’est pourquoi le féminisme libéral est si largement vu comme la seule forme légitime et acceptable de féminisme, parce que c’est aussi la plus « présentable », la moins menaçante, et la plus compatible avec le status quo. C’est aussi pourquoi l’autre option, le féminisme radical, est si habituellement dénigrée, mal comprise et ignorée.
(traduit de « The Gender Knot, Unraveling Our Patriarchal Legacy » d’Allan G. Johnson)

QU’EST CE QUE LE FEMINISME LIBERAL?

 Le féminisme libéral dit aux femmes que c’est par ignorance et manque d’éducation  que les hommes les violentent et les exploitent: ils ne se rendraient tout simplement pas compte qu’ils nous oppriment. Il faut donc patiemment le leur expliquer et nous charger de les éduquer: c’est en plaidant, négociant, argumentant avec eux que nous les améneront à arrêter de nous tuer, de nous violer et de nous faire travailler gratuitement. 

Cette approche est celle de nombre d’organisations féministes et des gouvernements qui disent faire de l’égalité femmes-hommes une priorité. D’où depuis des décennies, d’innombrables campagnes contre les violences « conjugales », le harcèlement sexuel, le viol et la prostitution. Pourtant, les chiffres de ces violences ne reculent pas d’un pouce.

Cela devrait interroger sur l’efficacité de ces campagnes et sur la validité de l’analyse qui les sous-tend. Mais non.

Comment l’absurdité de ces analyses qui identifient l’ignorance masculine comme cause ultime de l’oppression des femmes ne saute t’elle pas yeux? Y a t’il un seul prolétaire qui ait jamais pensé que son patron l’exploitait sans s’en rendre compte et que, si ses ouvriers prenaient la peine de lui expliquer son erreur, celui-ci augmenterait massivement leur salaire, réduirait drastiquement leur nombre d’heures et ferait de leur lieu de travail un paradis?

L’éducation des dominants en vue de leur faire abandonner leur position dominante est un concept  tellement invraisemblable qu’il n’y a qu’aux femmes, esclavagisées depuis des millénaires et toujours portées à adopter une attitude conciliante avec les hommes et à éviter toute confrontation directe avec eux, qu’on a pu faire avaler ça. On ne peut pas se libérer d’une domination en faisant appel à la conscience morale des dominants, cela ne s’est historiquement jamais produit.

L’éducation ne peut marcher qu’avec ceux des dominants qui font passer leur conscience morale avant la défense de leurs intérêts. Vu qu’ils ne sont qu’une infime minorité, ces campagnes d’éducation sont essentiellement des « effets d’annonce » visant à rassurer les femmes. Et à leur faire croire à ce mirage: qu’elles vivent dans une société d’égalite des sexes où tout est fait pour assurer leur sécurité et les protéger des violences masculines–ce qui est faux, comme différentes affaires judiciaires ne cessent de nous le rappeler.

 Ces programmes d’éducation sont d’autant plus inefficaces qu’ils sont systématiquement contredits par d’autres messages sociétaux–autrement plus puissants et audibles. A quoi bon dépenser des milliers d’Euros pour faire passer le message que le viol est un crime si les tribunaux le traitent comme un délit? A quoi bon énoncer que les femmes sont les égales des hommes quand la pornographie martèle qu’elles ne le sont pas? Quelle crédibilité peut-on accorder à cette volonté officielle d’éduquer les hommes à la non-violence et à l’égalité, quand les gouvernements et la société laissent proliférer ces messages misogynes omniprésents qui les annulent: que ce n’est pas grave de violer une femme, que les violeurs sont quasiment sûrs d’être impunis, et que les femmes ne sont que des objets sexuels à la disposition des hommes? Au-delà de l’hypocrisie, ces « doubles injonctions contradictoires »–tu es une égale mais tu ne vaux rien, le viol est un crime, mais il ne faut pas punir les violeurs–. visent à plonger les femmes dans une confusion telle que le concept d’oppression patriarcale soit littéralement impensable, et que par conséquent toute action féministe efficace pour s’en libérer soit rendue impossible.

 

PSYCHANERIES

PSYCHANERIES (âneries psychanalytiques): «  Philippe van Meerbeck, dans son livre « L’infamille » , « sur fond de l’affaire Dutroux, déroule le tableau impressionnant de la montée des perversions ». Selon lui, « déréglementer les pratiques symboliques risque de contrbuer au renforcement des mécanismes sociaux pervers ».

Ah, ce fameux ordre symbolique patriarcal auquel il ne faut surtout pas toucher–sinon toute la civilisation s’écroulerait, l’interdit de l’inceste disparaitrait, l’homosexualité et la zoophilie se propageraient comme un feu de brousse, les femmes instaureraient une dictature matriarcale et les trains ne partiraient plus à l’heure.

« Mais l’originalité de l’ « Infamille » est de désigner beaucoup plus clairement le véritable responsable de la vague perverse et surtout pédophile. Le bon vieux « déclin du père » était sans responsable: désormais il, ou plutôt elle, est identifiée: c’est la mère! Le cas Dutroux est d’ailleurs exemplaire: sans la pédophilie maternelle, pas de Dutroux!

La pédophilie est un iceberg dont les neuf dixièmes immergés sont les mères. Au demeurant, réfléchissez, les mères sont pédophiles à bien meilleur titre que les hommes, qui ne s’occupant pas des enfants, ne doivent guère pouvoir les abuser. Avec la mère, disait déjà Aldo Naouri, « l’inceste a toujours déjà eu lieu ». .. Les femmes, les mères, projettent donc sur les pères leur propre pédophiilie. »

Et là, de nouveau, le moment « bon sang, mais c’est bien sûr! » du psychanalyste : « le crime sexuel émerge dans une société où l’égalité des conditions entraîne la réduction de l’altérité ». On ne s’étonnera donc pas que les crimes de Dutroux suivent de peu la mort du roi belge: « Mort du père de la nation d’un côté, mort des enfants du peuple de l’autre »… Les affaires de délinquance sexuelle sont le prix payé par nos sociétés dans la mesure où, récusant l’ordre des pères au profit de la démocratie (dans la famille), elles « ne disposent plus de normes pour poser des interdits majeurs « . Le meurtre d’enfants est le résultat direct du choix démocratique antipaternel… le meurtre démocratique du père débouche sur la consommation frénétique de l’enfant ».

On ne sait par où commencer tant ce psychanalyste accumule les non-sens et les absurdités. D’abord, affirmer que la pédophilie était quasi-inexistante lorsque l’ordre patriarcal était incontesté est évidemment massivement contrefactuel historiquement. Doit-on rappeler qu’en Angleterre par exemple, les bordels d’enfants des deux sexes étaient parfaitement légaux et nombreux à l’époque victorienne? Qu’il était coutumier que les maîtres violent leurs très jeunes servantes? Qu’un grand nombre des patientes de Freud avaient subi des incestes et des viols pédophiles (ce que Freud a décidé de dissimuler par souci de sa carrière et de protection de l’ordre patriarcal)?

Et il y a l’affirmation hallucinée que c’est la mort du roi-père (belge) qui signe la multiplication des Dutroux. Moralité: pour éliminer la pédophilie, restaurons la monarchie. Face à de telles bouffées délirantes, on serait tenté-e de conseiller à van Meerbeck d’aller consulter de toute urgence.

Mais le paralogisme culminant de van Meerbeck, c’est lorsqu’il pose que l’inceste des mères est la partie invisible de l’iceberg: si l’inceste maternel est visible nulle part, c’est justement la preuve qu’il est partout. Par contre, si les cas d’incestes par père ou beau-pères sont majoritairement écrasants dans les cours d’assises et les médias, c’est en fait parce qu’ils n’existent (presque) pas.

Ne vous y trompez pas: cette mise en accusation constante des mères par la psychanalyse, décrites comme fusionnelles au point d’être vampiriques et immanquablement incestueuses, c’est une opération de détournement d’attention et d’inversion de responsabilité qui vise à exonérer et protéger les pères incestueux: on agite le chiffon rouge d’incestes maternels imaginaires pour cacher la réalité factuellement constatable des nombreux incestes paternels (4 millions de personnes ont été victimes d’inceste en France selon un article de l’Express).

Séparer la mère des enfants, et les faire passer du côté du père, c’est l’objectif primordial de la psychanalyse. En faisant de la mère une ogresse dont il faut à tout prix éloigner les enfants pour les soustraire à son amour dévorateur–noble tache « civilisatrice » qui est l’apanage du père–la psychanalyse vise à les « groomer » pour les préparer à devenir de bons petits soldats de l’ordre patriarcal; soumission impossible si les enfants restent identifiés à leur mère, et aux valeurs dites féminines d’empathie, de coopération, de care et de souci du bien collectif dont la (bonne) maternité est porteuse.

Notez aussi que séparer la mère des enfants et l’empêcher ainsi de les protéger présente l’avantage de faciliter l’accès sexuel des pères incestueux et des pédophiles aux enfants. Et que, dans l’ordre masculin d’inversion des valeurs, quand un meurtrier tue sa femme, c’est de l’amour et il doit être excusé. Mais quand une femme aime et protège ses enfants, (et pourrait fâcheusement s’interposer entre eux et les prédateurs sexuels), c’est de l’inceste, et elle est salie et stigmatisée.

Stigmatiser la mère « incestueuse » largement imaginaire pour escamoter la réalité de l’inceste paternel tout en facilitant l’accès des prédateurs sexuels aux enfants en les soustrayant à la protection maternelle: coup double–le patriarcat est vraiment très fort.

(citations sur van Meerbeck dans Michel Tort, « Fin du dogme paternel ».)

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NI DOMINANTES NI DOMINEES

Sur Facebook, un homme accuse les femmes qui ont parlé suite à #balancetonporc de vouloir instaurer un matriarcat. Vieille ritournelle masculiniste. Selon les « men’s rights activists », le matriarcat serait même déjà advenu, les femmes auraient pris le pouvoir. Fantasmes paranoiaques propagés pour occulter la réalité des innombrables inégalités, discriminations et violences qui continuent à définir la condition féminine.

D’abord, non, désolée de vous décevoir, #balancetonporc n’est pas une tentative de prise de pouvoir matriarcale, c’est un effort pour libérer les femmes d’une des manifestations les plus détestables du contrôle patriarcal: le harcèlement sexuel et les agressions sexuelles. Confondre délibérément le fait de vouloir se libérer d’une dictature avec le désir d’en instaurer une est parfaitement spécieux.

Mais surtout, le matriarcat n’est pas la réponse symétrique au patriarcat, –au sens où les femmes prendraient le pouvoir sur les hommes. Ce type de société n’a jamais existé. Et c’est d’ailleurs typiquement masculin de ne pouvoir concevoir le projet féministe qu’en termes d’inversion du rapport de force hommes/femmes: « les féministes vont traiter les hommes comme les hommes traitent les femmes », une dictature des femmes va remplacer la dictature des hommes. Les hommes patriarcaux sont à ce point incapables d’imaginer un système qui ne soit pas oppressif qu’ils prêtent aux féministes l’intention de reproduire leur oppression: ils projettent sur nous les schémas fonctionnels de la masculinité hégémonique.

Ce que veulent les féministes, c’est d’abord la fin de la domination masculine, mais surtout la fin de toute forme de domination d’une catégorie sur une autre. Nous ne voulons absolument pas remplacer un système de domination par un autre, nous ne voulons pas des modes de fonctionnement patriarcaux: ces hiérarchies basées sur la lutte de tous contre tous, la violence, le terrorisme sexuel, la compétition enragée, l’exploitation intensive des êtres et de l’environnement, l’individualisme forcené, le mépris de l’intérêt collectif. Ces attitudes qui sont au fondement du patriarcat sont intrinsèquement destructrices, c’est tout ce que nous dénonçons, et il est imbécile ou « phallacieux » de nous accuser de vouloir les reprendre à notre compte.

DRAGUE ET « JEUX DE LA SEDUCTION »: l’exception française?

Beaucoup de femmes ne tirent aucun sentiment de valorisation du fait que le premier abruti venu les complimente sur leur physique.

D’autant que c’est le fait d’hommes peu attirants le plus souvent. (en règle générale, les hommes qui commentent incessamment le physique des femmes ont habituellement des physiques plus qu’ingrats).

 D’abord, parce qu’en exprimant son jugement sur votre physique, un homme se place en position de juge, et qu’il vous place en position de jugée. Une personne qui vous juge par définition se place au dessus de vous, elle vous infériorise. C’est une prise de pouvoir mise en oeuvre par une démarche à sens unique, sans réciprocité possible, qui crée un rapport hiérarchique entre lui et vous: il se donne un droit sur vous que vous n’avez pas sur lui–les femmes ne commentent pas haut et fort le physique des hommes qu’elles croisent dans la rue. Un maitre est légitime a donner son avis sur un domestique, un patron sur un employé–mais pas l’inverse.

Un homme qui vous impose son avis sur votre physique–que vous ne lui avez pas demandé–vous signifie aussi que son opinion est très importante et qu’elle vous confère de la valeur. Conformément au code machiste qui n’accorde de valeur aux femmes que sur le critère de leur physique. Si vous vous rengorgez à un tel compliment, vous acceptez implicitement de dériver votre valeur, votre self-estime de l’appréciation des hommes. Vous leur donnez ce pouvoir de vous booster le moral ou de vous déprimer d’un mot, selon ce qu’ils pensent de vous, vous leur donnez barre sur vous, vous les laissez tirer vos ficelles.

 On ne peut pas donner une justification féministe au fait de laisser les hommes décider ainsi de la valeur que nous nous attribuons. Si on se sent flattée et excitée par l’attention des hommes, c’est parce qu’on lui accorde plus de prix qu’à la nôtre.

 Ajoutons aussi que le désir masculin peut être très peu sélectif. On sait que des pervers ont des « relations sexuelles » avec toutes sortes de « partenaires », du tuyau d’aspirateur, au bonhomme de neige (sic), en passant par des chèvres, des robots sexuels, des cadavres, etc. Je ne me sens donc pas valorisée mais rabaissée par ce désir impersonnel qui peut prendre pour objet absolument n’importe quoi. Je ne me trouve pas flattée d’être un simple déclencheur d’érection, anonyme et interchangeable. Bien entendu, NAMALT; aucune généralisation abusive sur la sexualité masculine, on parle bien de « pervers ».

Enfin, et comme on le répète incessamment en tant que féministe: ce que nous disons et croyons être notre choix–séduction, coquetterie, voile, prostitution etc–n’est que le résultat de conditionnements patriarcaux. Pour être plus claire: quand nous choisissons de faire exactement ce que la société patriarcale veut que nous fassions, est-ce un « choix »? Quand nous « choisissons  » d’exciter le désir sexuel des hommes en étant belles, maquillées, sexy et que nous tirons le sentiment de notre valeur d’être désirées, parce que belles et sexy, nous ne sommes pas libres, nous nous conformons exactement à ce que les hommes attendent de nous, nous jouons leur jeu, pas le nôtre.
Ces jeux conventionnels du désir entre hommes et femmes, ça n’a d’intérêt que pour les femmes qui accordent une importance suprême  à ce que les hommes pensent d’elles. 
 Ne se sentir vivre que dans le regard masculin, c’est un conditionnement d’esclave quêtant l’approbation de son maitre, et notre but en tant que féministe, ce n’est pas de jouer avec nos conditionnements–mais de nous en libérer.