36 QUESTIONS POUR PROUVER QUE LA MISANDRIE SYSTEMIQUE N’EXISTE NULLE PART DANS LE MONDE

Par la Dr. Jessica Taylor https://victimfocusblog.com/

Les réseaux sociaux connectent des milliards de personnes dans le monde, sur la base de leurs idées, de ce qu’ils ont en commun et de leurs intérêts partagés. Ce qui signifie que ces personnes peuvent discuter et débattre de sujets qui étaient auparavant ignorés ou rejetés.

Un des sujets qui semble être discuté récemment est la misandrie. La misandrie étant définie généralement comme la haine et l’oppression des hommes, sa puissance a été comparée à celle de la misogynie (la haine et l’oppression des femmes).

J’ai écrit ce blog sous la forme d’une liste de questions à proposer à ceux qui prétendent que le monde est misandre, que les femmes ont pris le pouvoir ou qu’elles ont plus de droits que les hommes. Et pour contrer les hommes qui croient que la misandrie systémique existe à la même échelle, ou est pire, que la misogynie.

La raison de ces questions est double :

  1. Il est probablement impossible d’apporter des preuves réelles en réponse à toutes ces questions, à la plupart ou même à n’importe laquelle d’entre elles parce que la misandrie n’existe pas et n’a jamais existé dans un système patriarcal grâce auquel les hommes dirigent le monde.
  2. Si vous arriviez à trouver un seul exemple dans l’histoire du monde entier en réponse à une question, tout ce que vous avez trouvé est une exception qui confirme la règle, alors que des milliers ou des millions de filles et de femmes sont soumises quotidiennement à ce qui est décrit dans la question ; de nouveau vous avez prouvé que la misandrie n’existe pas et ne peut exister à un niveau systémique.

Voici les questions sur la misandrie, toutes basées sur les législations actuelles, les statistiques et les recherches des Nations Unies, du WHO (World Health Center) et des gouvernements mondiaux.

1/ Pouvez-vous nommer un exemple d’un gouvernement terroriste entièrement féminin qui a commis des actes de viols et de meurtres de masse sur les garçons et les hommes et les a déclarés inférieurs ?

2/Pouvez-nommer un exemple d’un groupe de femmes terroristes qui ont kidnappé des centaines de petits garçons dans leur école et les ont trafiqués pour les prostituer ?

3/ Pouvez-vous nommer un seul pays dirigé par des femmes dans le monde où il est illégal pour les hommes de conduire une voiture ou d’avoir un permis de conduire parce qu’ils sont vus comme trop stupides ?

4/ Pouvez-vous nommer un seul pays dirigé par des femmes dans le monde où les hommes ne sont pas autorisés à quitter leur domicile sans être accompagnés par une gardienne ?

5/ Pouvez-vous nommer un pays dans le monde où les femmes sont au pouvoir et ont légalement édicté que les hommes et les garçons devraient recouvrir tout leur corps tout le temps, ne pas montrer leur visage ou leurs cheveux, et les punissent s’ils montrent leur peau?

6/Pouvez-vous nommer un pays dirigé par les femmes qui a légalement interdit aux garçons de recevoir une éducation ou d’aller à l’école ?

7/Pouvez-vous nommer une compagnie qui, actuellement, kidnappe et exploite des garçons et des hommes pour les inséminer, leur faire porter et mettre au monde des bébés destinés à des Blancs riches, en les enfermant dans des établissements spécialisés pendant 9 mois ?

8/Pouvez-vous nommer un pays dirigé par des femmes où le mariage des garçons à des femmes adultes dès l’âge de 6 ans est largement encouragé ou légalement permis ?

9/ Pouvez-nommer un pays où il est totalement interdit aux hommes de faire du sport ?

10/ Pouvez-vous nommer un pays où 1 homme sur 3 sera agressé sexuellement ou violé par une femme dans sa vie ?

 11/Pouvez-vous nommer un pays dont le gouvernement est entièrement composé de femmes ?

12/Pouvez-vous nommer un pays où tous les PDGs des compagnies les plus performantes sont des femmes ?

13/Pouvez-vous nommer un pays où l’on attend des hommes qui deviennent pères qu’ils cessent de travailler et d’étudier ?

14/Pouvez-vous nommer un pays où les hommes sont obligés de vivre dans des petites huttes une fois par mois à cause de leur cycle hormonal parce qu’ils sont alors perçus comme sales et indignes de partager un lit avec une femme ?

15/Pouvez-vous nommer un pays où les garçons adolescents qui sont pères et non mariés sont envoyés dans des asiles et des institutions où ils doivent s’occuper de leurs enfants sans assistance ?

16/Pouvez-vous nommer un pays où la majorité de tous les meurtres sont commis par des femmes ?

17/Pouvez-vous nommer une grande religion du monde dirigée par des femmes qui suggère ou affirme que les hommes sont inférieurs aux femmes ?

18/Pouvez-vous nommer un pays dirigé par des femmes où les hommes doivent être supervisés par des femmes pour voyager, se marier ou obtenir des soins médicaux?

19/Pouvez-vous nommer un pays où des groupes de femmes lapident des hommes à mort pour avoir montré leur peau ?

20/ Pouvez-vous nommer un pays ou des groupes de femmes tuent des hommes qui ont eu des rapports sexuels avant le mariage ?

21/Pouvez-vous nommer un pays où femmes fouettent et battent des hommes publiquement s’ils ont été vus seuls sans gardienne hors de chez eux ?

22/ Pouvez-vous nommer un pays où il est interdit aux hommes d’utiliser toute forme de contraception ?

23/Pouvez-vous nommer un pays où aucun homme n’a jamais été chef de gouvernement ?

24/ Pouvez-vous nommer un pays où les hommes n’ont pas le droit de faire une demande de passeport sans l’autorisation expresse d’une femme ?

25/ Pouvez-nommer un pays dans le monde où les femmes tuent 3 hommes chaque semaine ?

26/ Pouvez-vous nommer un pays dans le monde où les hommes ne peuvent être libérés de prison que s’ils sont placés sous la tutelle d’une femme qui assurera leur contrôle ?

27/Pouvez-vous nommer un pays dans le monde où un homme n’est pas reconnu comme une personne de plein droit devant une cour de justice et ne peut donc témoigner lors d’un procès à moins que sa parole ne soit validée par une femme qui elle est pleinement reconnue comme une personne ?

28/ Pouvez-vous nommer un pays dans le monde où les hommes n’ont pas le droit de vote alors que les femmes l’ont ?

29/ Pouvez-vous nommer un pays dans le monde où une femme a le droit d’interdire à son mari de travailler si elle n’approuve pas le type de travail qu’il fait ou si elle ne veut pas qu’il travaille ?

30/ Pouvez-vous nommer un pays où un gouvernement mené par des femmes a décidé que les hommes ne sont pas autorisés à conduire des trains, des tracteurs ou à piloter des avions ?

31/Pouvez-vous nommer un pays où les hommes ne sont pas autorisés à regarder des événements sportifs ?

32/Pouvez-vous nommer un pays où les hommes ne sont pas autorisés à servir dans l’armée ?

33/ Pouvez-vous nommer un pays dans le monde où les universités restreignent le pourcentage de leurs étudiants masculins à 10/15% afin qu’il y ait plus de femmes que d’hommes dans l’enseignement supérieur parce qu’elles sont considérées comme plus importantes qu’eux ?

34/ Pouvez-vous nommer un pays où un homme peut être condamné à recevoir 100 coups de fouet s’il porte un pantalon ?

35/ Pouvez-vous nommer un pays où il est illégal pour un homme de posséder ou d’utiliser un téléphone portable ?

36/ Pouvez-vous nommer un pays où les hommes et les garçons étaient castrés et amputés systématiquement de leurs organes sexuels parce que des femmes médecins considéraient que ces organes étaient une cause de folie?

La réalité est que même si des hommes prétendent être opprimés et discriminés par la « misandrie », il n’y a aucune preuve globale que des systèmes sociaux dirigés par des femmes aient jamais opprimé, assassiné, violé et abusé d’hommes et de garçons. Ca ne se produit nulle part dans le monde.

Est-ce qu’il arrive que des femmes haïssent des hommes ? Oui.

Est-ce qu’il est possible que des systèmes sociaux entiers cherchent à opprimer et contrôler les hommes et les garçons, tout en supprimant leurs droits humains fondamentaux à la santé, à la justice et à l’éducation, au même niveau que la misogynie ? Non.

Les cris pitoyables de « misandrie » ne sont rien d’autre que du « what about men ? » et une façon de détourner l’attention des privilèges des hommes blancs en essayant désespérément de les faire passer pour les victimes d’une oppression systémique qui ne peut exister dans le système patriarcal.

Il est temps d’en finir avec ce fantasme de l’oppression des hommes et de se concentrer sur l’objectif de l’égalité entre les sexes en effectuant des changements systémiques globaux de telle façon qu’aucune des questions de cet article ne s’applique plus aux femmes et aux filles (ni aux hommes et aux garçons).

(traduction Francine Sporenda)

LES REJOUISSANTES CONTRADICTIONS DE KARL MARX

MARX ETAIT-IL FEMINISTE? C’est le sujet d’un article que j’ai commencé à écrire, et qui avance lentement parce que ce sujet implique de nombreuses relectures ou lectures de livres de Marx et Engels, biographies, etc.
En avant-première, un extrait de ce texte, sur les assez réjouissantes contradictions de Marx:
« Brève parenthèse sur Marx, l’homme privé : des grossesses incessantes, souvent dans la pauvreté, c’est ce qu’a vécu Jenny von Westphalen, fille d’un baron, son épouse: Marx a eu 7 enfants, dont quatre morts en bas âge.
En 1851, à la naissance de leur fille Franziska, morte jeune, dans une lettre à Engels, Marx commente: « ma femme a malheureusement accouché d’une fille, pas d’un garçon » (6). Par contre, il célébrait ainsi la naissance d’un de ses petits-fils: « Vive ce petit citoyen du monde. Il faut peupler le monde de garçons »(7). En 1881, il écrit à sa fille (avec un certain manque de tact) qui vient d’accoucher d’une fille qu’il préfère les enfants de sexe masculin. Et dans une autre lettre à Engels, il réaffirme ses préférences : « hier, entre 6 et 7 heures du matin, ma femme a donné le jour à un bona fide traveller, malheureusement du sexe par excellence. Si c’était un être masculin, on pourrait mieux s’en accommoder ». La seule fois où il exprime un vrai désespoir dans ses lettres à Engels face à la mort en bas âge de quatre de ses enfants, c’est lors du décès de son fils Edgar, surnommé Musch.
Et ni sa femme ni lui n’acceptaient de fréquenter socialement les compagnes prolétaires d’Engels, Mary Burns, et sa sœur Lizzie après la mort de Mary, parce qu’elles vivaient en concubinage avec leur compagnon, et peut-être, (ont avancé certains biographes moins plausiblement), parce qu’elles étaient des filles d’usine. Marx et son épouse étaient des bourgeois soucieux des apparences et respectueux des convenances : il était inconvenant qu’un homme et une femme vivent ensemble sans être mariés. Les filles de Marx semblent avoir été moins rigides et voyaient socialement Lizzie.
A une époque où les études supérieures devenaient accessibles aux femmes dans les pays d’Europe (France, 1863), Marx n’a pas songé à donner une vraie éducation à ses filles, ou à leur faire acquérir des compétences professionnelles, ce qu’il aurait fait s’il s’était agi de garçons. Il ne semble pas envisager que, si les femmes avaient un accès égal à l’instruction, elles pourraient devenir intellectuellement les égales des hommes. Il a néanmoins utilisé sa femme et ses filles comme secrétaires bénévoles pour relire et mettre au propre sa considérable production écrite.
Et on connait ses amours ancillaires avec la domestique de la famille, Hélène Demuth, alors âgée de 28 ans, dont est né un fils, Freddy, que Marx, pour ne pas affronter la réprobation bourgeoise frappant les naissances adultères et ne pas déchaîner l’ire de sa femme, très jalouse, n’a pas reconnu, et dont il a fait endosser la paternité à Engels. L’auteur du livre cité en bibliographie (Tristram Hunt, « Marx’s General, the Revolutionary Life of Friedrich Engels »),
souligne que « Marx s’est conduit abominablement avec Freddy » : il l’a placé dans une famille d’accueil dans un quartier pauvre de Londres (East End), il n’a jamais eu de contacts avec lui, l’a tenu totalement à l’écart de sa famille légitime, ne lui a fait donner aucune éducation, et plus tard cet enfant abandonné est devenu ouvrier tourneur. Engels n’a révélé l’identité du véritable père de l’enfant, à la fille de Marx, Eleonor dite Tussy, que peu avant sa mort. On ne peut s’empêcher de remarquer que ces relations sexuelles de Marx avec sa domestique ressemblent assez au droit de cuissage des patrons sur les ouvrières que l’auteur du « Capital » a dénoncé par ailleurs.
Mais la plus superbe contradiction marxienne est celle-ci: chroniquement impécunieux vu ses habitudes de vie dispendieuses, sa distraction et son penchant à la dilapidation, Marx a vécu financièrement aux crochets d’Engels pendant 40 ans ; le travail dans la firme familiale de tissage du coton Ermen et Engels à Manchester rapportait à ce dernier un salaire très confortable, de l’ordre de 170 000 Euros par an en monnaie actuelle. C’était un manager sérieux, compétent et efficace qui n’hésitait pas à congédier (comme en témoignent ses lettres à Marx) ceux de ses ouvriers qui ne donnaient pas satisfaction.
Il donnait à peu près la moitié de son salaire annuel à Marx—donc sans la générosité d’Engels, l’auteur du « Capital » n’aurait pas pu l’écrire.
Paradoxe de taille : ces textes qui ont fourni les armes théoriques d’une lutte politique planétaire contre le système capitaliste ont été financés par un capitaliste, ces brûlots fustigeant les profits extraits de l’exploitation du travail des prolétaires par les patrons d’industrie ont été écrits grâce aux profits réalisés par la société Ermen et Engels sur les prolétaires qui travaillaient dans leurs filatures.
Cela n’enlève rien à la formidable capacité d’analyse de Marx, ni à l’impact de sa contribution unique à la compréhension du fonctionnement du capitalisme, mais c’est intéressant à savoir pour appréhender la complexité du personnage.
  

MARX ETAIT IL FEMINISTE? (suite) Comme je l’ai dit dans mon précédent texte sur Marx, l’auteur du Capital a été impécunieux presque toute sa vie, et, sans la générosité du riche Engels,  qui lui versait régulièrement la moitié de son salaire de co-propropriétaire et manager d’une filature familiale établie à Manchester , il n’aurait pas pu survivre et encore moins écrire.

En fait, Marx n’a jamais réussi à décrocher un travail lui assurant des revenus stables, alors qu’il avait une femme et plusieurs enfants à nourrir. Son activité professionnelle a été essentiellement celle de journaliste, soit en tant que rédacteur en chef (pour la Neue Rheinischer Zeitung) ou de collaborateur sur le mode pigiste pour divers journaux, allemands, américains (Herald Tribune) etc. mais les revenus ainsi générés étaient irréguliers et insuffisants.

Marx a donc vécu dans une gêne financière constante, ses lettres habituellement quotidiennes à Engels sont remplies de plaintes au sujet des dépenses imprévues qui  risquent de l’empêcher de payer son loyer, ou de régler les dépenses médicales importantes entraînées par ses problèmes de santé, ceux de ses filles et de sa femme, et les appels au secours sollicitant des dépannages financiers d’urgence sont réguliers.

Même quand Engels lui annoncera le décès de la femme avec qui il vit en concubinage, Mary Burns, et après une courte phrase de condoléances, Marx, dans sa réponse,  repartira dans ses éternelles doléances financières, sans égard pour le deuil d’Engels, manque d’empathie et de considération que celui-ci lui reprochera.

Pourtant, avec l’aide financière d’Engels et les rentrées d’argent occasionnelles générées par ses articles et la vente de ses livres, Marx a des revenus suffisants pour avoir un niveau de vie correct. Mais il refusait absolument d’avoir un « mode de vie sous-prolétarien » (ce sont ses mots) et il estime avoir droit au confort et aux privilèges d’un bourgeois aisé: fumer des cigares, avoir un secrétaire particulier, des vacances au bord de la mer, des leçons de piano et de danse pour ses enfants, des voyages en Europe pour lesquels sa femme Jenny devait absolument s’acheter une nouvelle garde-robe car (Marx dixit) « la fille d’un baron ne pouvait pas, naturellement, arriver à Trèves (la ville natale de Marx) dans une tenue miteuse ».

Son biographe Francis Wheen, souligne que Marx « était ridiculement fier d’avoir épousé une fille de la haute » (Jenny von Westphalen était fille de baron, et apparentée par sa mère à l’illustre famille écossaise des ducs d’Argyll). Pour que nul parmi ses relations n’ignore cette alliance prestigieuse, Marx avait fait imprimer des cartes de visite pour sa femme ainsi libellées: « Madame Jenny Marx, née von Westphalen ».

L’éducation de ses filles était particulièrement coûteuse: pensionnat pour jeunes filles de la haute société (qui coûtait 8 livres de l’époque par trimestre), leçons particulières de Français, d’Italien, de piano et de danse.

Lui et sa famille emménagent en 1865 dans un hôtel particulier au nord de Londres. C’est vrai, reconnaissait Marx, que cet hôtel et les dépenses pour ses filles étaient « au-dessus de ses moyens ». Mais lui et Jenny ambitionnaient de « beaux mariages » pour leurs filles, et  pour cela, il fallait tenir son rang: impossible de leur faire faire un bon mariage bourgeois si elles vivaient dans un modeste appartement et si elles ne savaient pas jouer du piano, talent alors indispensable aux jeunes filles de la bonne société.  

Comme Balzac, suite à son train de vie dispendieux, Marx a été toute sa vie criblé de dettes et était poursuivi par ses créanciers qui le harcelaient de lettres de rappel et venaient frapper à sa porte. Comme Balzac, il avait développé toutes sortes de stratégies pour leur échapper: déménager sans laisser d’adresse, faire répondre, quand ils venaient frapper à sa porte pour réclamer leur dû, qu’il était parti en voyage, s’échapper de chez lui par la porte de derrière etc.

Et surtout, emprunter à Pierre pour rembourser Paul: Marx « tapait » sans vergogne sa famille, ses amis, et même ses commerçants habituels. Wheen rapporte ainsi qu’il a profité d’un voyage en Europe pour emprunter de l’argent (160 Livres) à un de ses oncles, Lion Philips, qui vivait aux Pays-Bas et était apparenté à la riche famille Philips (celle de l’électronique ). Et de sa visite à sa mère à Trèves en Allemagne pour lui faire régler « plusieurs de ses anciennes dettes ».

Ce qui ne l’a pas empêché de « taper » Engels une fois de retour en Grande-Bretagne, sous le prétexte qu’il avait dû dépenser tout ce qu’il avait rapporté de son voyage parce que l’école de ses filles et le médecin lui avaient coûté une fortune.

Il empruntait même de l’argent à son boulanger et mettait toutes sortes d’objets au mont de piété, pour emprunter de petites sommes, y compris les « vêtements  des enfants, leurs bottes et leurs souliers », et bien sûr l’argenterie et les bijoux de famille de son épouse. Autre façon de jeter son argent par les fenêtres, il jouait en bourse–et cela ne semble pas lui avoir réussi: Karl Marx avait les poches percées, vivait chroniquement au-dessus de ses moyens et était constitutionnellement incapable de calculer ses dépenses en fonction de ses revenus.

Autres paradoxes marxiens: lui qui a mis en évidence la place centrale du travail salarié dans l’économie moderne n’a jamais occupé un emploi stable. Ce génie de l’économie qui a mis en lumière les modes de fonctionnement jusque-là obscurs du capitalisme n’a jamais été capable d’organiser son propre budget. Lui qui appelait les prolétaires à se libérer de la tyrannie capitaliste et à prendre en main eux-mêmes la gestion des moyens de production dont ils tiraient leur salaire n’a jamais été financièrement indépendant et a toujours vécu aux crochets de ses amis et des membres de sa famille.

 Des mauvais esprits pourraient avancer qu’il y a à l’oeuvre dans la pensée de Marx comme une démarche d’élaboration de compensation.

Sources: la biographie d’Engels citée dans le texte et « Karl Marx », de Francis Wheen. 

CANCEL CULTURE ET VOUS

Toute la presse de droite, de Valeurs actuelles au Figaro en passant par Le Point, et même le Canard enchaîné et Charlie Hebdo, nous rebat les oreilles des ravages de la « cancel culture », mode funeste importée d’Amérique, inspirée par le puritanisme bien connu de ce grand pays, et qui serait en train d’empoisonner lentement la France. La cancel culture, ce sont ces inquisiteurs/trices fanatiques sévissant en particulier sur les campus d’universités US qui voudraient (entre autres) empêcher le gentil prince d’embrasser Blanche Neige, et prétendent faire retirer de l’espace public les statues de tyrans massacreurs, de trafiquants d’esclaves et de racistes proclamés qui y sont érigées.

Les médias ont vu que le sujet des méfaits de la cancel culture était porteur et ont pris l’habitude de publier chaque semaine sur un nouvel excès du wokisme, maintenant ainsi leur lectorat dans un état d’indignation vertueuse permanent qui pour certain.es, semble être source d’une jouissance quasi-orgasmique . A l’origine, il y a souvent une histoire insignifiante (comme celle de Blanche Neige) complètement déformée et montée en mayonnaise par la chaîne de télévision d’extrême-droite Fox News. Fake news? En tout cas, ça fait le buzz et ça fait grimper l’audimat.

Que l’on estime que les cancel-culturistes ont tort ou raison de vouloir censurer des oeuvres artistiques et littéraires et la parole de certaines personnalités, il y a tout de même un fait fondamental qu’il faut rappeler: la première de toutes les cancel cultures, invisible et omniprésente parce que c’est une norme sociale, c’est celle que la domination masculine exerce envers les productions culturelles, artistiques et scientifiques des femmes, et envers leur parole en général. De même que la toute première et originelle non-mixité, c’est celle de l’entre-soi-masculin qui est encore la règle aux échelons supérieurs de la culture, des sciences, de la politique et des affaires. Quelques chiffres pour donner une idée de cet effacement systémique des oeuvres des femmes et de leur parole mis en oeuvre par le régime d’hégémonie masculine sous lequel nous vivons depuis des millénaires:

– sur 300 statues de personnalités à Paris, 40 seulement représentent des femmes. Encore ces statues sont elles souvent exposés dans des lieux peu passants, et les sculpteurs représentent ces femmes d’une façon stéréotypiquement féminine, accordant plus d’attention à leur plastique qu’à ce qu’elles ont réalisé.

– seulement 2% des rues en France portent des noms de femmes.

– moins de 10% des collections permanentes des musées sont des oeuvres de femmes. Au musée du Prado à Madrid, sur 1 700 toiles, seulement 9 ont été peintes par des femmes. Au musée d’Orsay, sur 4 463 oeuvres, 296 ont été crées par des peintresses, soit 7%. Et ce n’est pas parce qu’il y a eu très peu d’artistes femmes dans les siècles passés: si l’on se penche sur cette question, comme l’ont fait des féministes spécialistes d’histoire de l’art, on découvre qu’un grand nombre d’artiste féminines très talentueuses sont néanmoins totalement inconnues: la postérité les a oubliées, parfois même un nombre important de leurs tableaux ont été détruits, comme c’est le cas de Leonora Carrington et de Jo Hopper, artiste épouse du peintre Edward Hopper, dont 3 000 toiles ont été détruites par le Whitney Museum de New York où elles étaient conservées.

– même invisibilisation des femmes en littérature: aucune femme au programme des terminales littéraires: Alfred de Musset y figure mais pas George Sand, Sartre mais pas Beauvoir. Sur les sujets du Bac Français 2021, 16 auteurs dont seulement 3 femmes–et encore, c’est en progrès par rapport à la sélection 100% testostérone d’il y a quelques années

.- en sciences, il y a l’effet Matilda: les découvertes scientifiques faites par des femmes ont été systématiquement créditées à des chercheurs masculins; quelques noms de ces femmes de sciences que personne ne connait: Marthe Gauthier et ses découvertes sur la trisomie, Rosalind Franklin sur la double hélice de l’ADN, Jocelyn Bell sur les pulsars, Vera Rubin sur la matière noire, Lise Meitner découvreuse de la fission nucléaire, les mathématiciennes afro-américaines « figures de l’ombre » de la NASA (Katherine Johnson, Dorothy Vaughan et Mary Jackson ) sans qui l’exploration américaine de l’espace n’aurait pu avoir lieu, l’actrice Hedy Lamarr et son système de transmission qui a donné naissance au wifi, au téléphone cellulaire et au GPS, Ada Lovelace, mère des algorithmes, Mileva Einstein femme d’Albert et dont la contribution importante à ses travaux n’a toujours pas été reconnue etc. Sur 863 prix Nobels, seulement 52 sont des femmes, soit 5%. Et parmi ces prix Nobels masculins, plusieurs auraient dû être attribués à certaines de ces chercheuses, et non aux hommes qui se sont appropriés leurs recherches. A côté de cette cancel culture-là, de cette immense entreprise d’invisibilisation de toute forme de création féminine par le patriarcat pendant des millénaires, notre cancel culture woke actuelle fait figure de bricolage artisanal.

STRATEGIES PATRIARCALES: PICASSO OU COMMENT SABOTER UNE FEMME

 

Ce texte–qui s’inscrit aussi dans ma réflexion sur l’imposture patriarcale des « grands hommes »–ne traite pas d’histoire de l’art, qui n’est ici que la matière, le prétexte  de l’analyse féministe. Et si je me suis intéressée spécifiquement à la façon dont leurs partenaires masculins ont étouffé la créativité de femmes artistes, les ont empêché de peindre, voire les ont détruites, poussées à la dépression ou à la folie, la plupart de ces stratégies sont aussi applicables à des femmes « ordinaires ».  

PICASSO OU LES SEPT FEMMES DE BARBE-BLEUE

Quand j’ai commencé à me documenter au sujet des femmes artistes dont la créativité a été étouffée et les oeuvres éclipsées par les « grands artistes » masculins avec qui elles s’étaient mises en couple, j’ai été ramenée irrésistiblement à la personnalité écrasante (au sens littéral du terme) de Picasso: parmi les femmes qui avaient retenu mon attention –Jacqueline Lamba, Dorothea Tanning, Leonora Carrington, Dora Maar et Françoise Gilot- les deux dernières de cette liste ont été, pour Dora Maar, la compagne et muse du peintre de 1936 à 1943, et Françoise Gilot, qui lui a succédé, sa muse, compagne puis épouse de 1943 à 1952. 

C’est en découvrant la longue liste de ses épouses et concubines et en lisant les biographies de deux de ses compagnes que la figure de Barbe bleue, l’ogre féminicideur de contes de fées, s’est imposée à moi. » Picasso, l’homme qui croquait les femmes », on trouve cette formule sur le net à propos du peintre. On s’aperçoit en lisant les récits de ses ex-partenaires, qu’il faut davantage  prendre croquer » au sens de « broyer, manger, dévorer » qu’au sens de « dessiner ». D’ailleurs, Françoise Gilot dit elle-même qu’elle craignait d’ouvrir ses placards, de crainte d’y trouver une douzaine d’ex-épouses pendues.

Sept femmes (sans compter celles qui ont été de simples passades, muses et/ou maîtresses):

-Fernande Olivier, la femme de sa jeunesse à Montmartre, née la même année que  lui (1881-1966), qui fut sa compagne de 1904 à 1909 et qui posait pour les peintres du Bateau Lavoir. D’après certaines biographies, il l’aurait empêchée de sortir de leur appartement, cloitrée.

– Marcelle Humbert, aussi connue sous le nom d’Eva Gouel (1895-1915), également modèle, fiancée du peintre Louis Marcoussis ami de Picasso, qui  lui  prendra néanmoins sa femme–coucher avec les femmes de ses amis était une habitude chez lui. Leur vie commune va de 1912 à 1915, jusqu’à ce qu’elle décède de la typhoïde. 

– Olga Khokhlova (1891-1955), danseuse des Ballets russes de Serge Diaghilev, qui épousa Picasso à l’église orthodoxe rue Daru à Paris et dont les témoins de mariage étaient Jean Cocteau, Guillaume Apollinaire et Max Jacob. Très vite, les choses se gatèrent entre eux, et parce qu’il trouvait qu’elle « récriminait sans cesse », Picasso a raconté à Françoise Gilot « qu’il la traînait par les cheveux tout autour de l’appartement ». Mère d’un de ses fils, Paulo, elle aurait refusé de lui accorder le divorce quand il le demanda (d’autres biographes disent que c’est lui qui ne voulait pas). En tout cas, Picasso garda Olga en laisse jusqu’à la mort de celle-ci: incapable de se libérer de son emprise, elle entretint avec lui une étrange relation sado-maso où elle lui reprochait constamment les avanies qu’il lui infligeait mais était incapable de rompre définitivement avec lui. 

– Khokhlova fut détrônée par Marie-Thérèse Walter (1909-1977), qui fut la compagne du peintre de 1927 à 1935 et était mineure lorsqu’elle l’a rencontré en 1926. Discrète, simple et calme selon les biographes, il y a peu de choses à dire sur elle, sauf que c’était une belle femme blonde, aux traits réguliers et lisses, un des types féminins que Picasso semble affectioner. Battue elle aussi, elle a résumé en une formule saisissante le rapport du peintre aux femmes dans une conversation avec Pierre Cabanne: « d’abord il violait la femme, ensuite il la peignait ». Elle se suicidera par pendaison 4 ans après la mort de l’artiste.

– Elle fut remplacée par Dora Maar (1907-1997), photographe puis peintre, qui avait fait l’école des Arts décoratifs, étudié à l’académie Jullian, fréquentait le milieu surréaliste et de nombreux artistes et intellectuels–André Breton, Brassaï, Max Morise, Georges Bataille, Paul Eluard qui la présenta au peintre: une femme intelligente et cultivée avec qui, reconnaissait Picasso, on pouvait discuter. Elle le rencontre en 1936 et leur liaison dure jusqu’en 1943. Picasso la peindra souvent en « femme qui pleure »–et elle pleurait souvent, parce que le peintre lui fit avaler des  kilomètres de couleuvres. D’après des témoins, dont l’homme à tout faire de Picasso, Sabartès, leurs disputes étaient éruptives et il la battait. 

DETRUIRE DES FEMMES, PREUVE SUPREME DE VIRILITE

 Comme c’était une photographe de talent qui avait son propre studio et faisait de la photo de mode, d’art, des reportages etc., il la persuada d’abandonner la photographie et de s’essayer à la peinture–où évidemment elle n’avait aucune chance de lui faire de l’ombre. Elle se mit à peindre en imitant la manière cubiste de son compagnon et, découragée par le manque d’originalité de ses toiles, finit par cesser de peindre complètement.

Picasso a ainsi réussi à transformer une artiste belle, talentueuse et reconnue, qui vivait assez confortablement de la vente de ses photos, très lancée dans un milieu d’artistes et d’écrivains célèbres (dont elle fit des photos superbes), en une femme qui vivait recluse et solitaire dans son appartement, sans autre but dans la vie que d’attendre ses coups de fil. Coups de fil à propos desquels Françoise Gilot note que Maar ne savait jamais quand son compagnon allait l’appeler, mais qu’elle devait être toujours prête à le rejoindre dès qu’il appelait, comme un chien qu’on siffle.

Car c’est ça que recherchait Picasso dans ses liaisons: prendre une femme belle,  jeune, apparemment forte, souvent artiste, fière, indépendante, débordante de vie et de créativité, et se nourrir de sa vitalité, de sa jeunesse et de ses idées. Et une fois qu’il l’avait cannibalisée, pressée comme un citron, transformée en loque humaine à force de maltraitances, la quitter (sans cesser de la tourmenter) et passer à une autre pour recommencer le cycle: de muse à proie consommée et sadisée, pour finir en kleenex usagé. « Il y a deux sortes de femmes–disait-il–les déesses et les tapis-brosse ». Et ce dont ce magicien noir dérivait une jouissance perverse, c’était de transformer une déesse en tapis-brosse. Et après de la mépriser pour s’être laissé faire.

Quand Picasso la quitte, elle plongera dans une grave dépression nerveuse, qui entraînera son hospitalisation à Sainte-Anne, où elle sera brutalement traitée par électrochocs, puis le peintre la confiera aux bons soins de Jacques Lacan, son médecin traitant, qui la « soignera » par la psychanalyse: complicité des hommes pour gérer les femmes rendues « folles » « hystériques » par leurs violences, devenues encombrantes et sources d’ennui(s).

A noter que, pendant que Picasso continuait sa liaison avec Maar, il n’avait pas cessé de voir Marie-Thérèse Walter et débutait une nouvelle relation avec

– Françoise  Gilot (1921-), peintre, rencontrée en 1943 et avec qui il vécut jusqu’en 1951, qu’il épousa et avec qui il eut deux enfants, Paloma et Claude (selon Gilot, c’est lui qui insista lourdement pour la convaincre d’en avoir). Elle ne fut pas mieux traitée que les précédentes: dans une crise de colère, Picasso éteint sa cigarette sur son visage. Une première, ce fut elle qui le quitta, outrecuidance féminine qui enragea le minotaure: « aucune femme –disait-il–ne quitte un homme comme moi ».

– A qui a succédé Jacqueline Roque (1926-1986), la septième et dernière, l’épouse-infirmière de sa vieillesse, qu’il rencontre en 1952, épouse en 1961 et qui restera avec lui jusqu’à sa mort en 1973. Elle héritera de la plus grande partie des propriétés et tableaux du peintre, sombra dans la dépression et dans l’alcool et se suicidera par arme à feu. 

L’OGRE AIME LA CHAIR FRAICHE

Plus Picasso vieillit, plus ses femmes rajeunissent. Si Fernande Olivier avait le même âge que lui, ses deux dernières épouses, Françoise Gilot et Jacqueline Roques, avaient respectivement 40 ans et 45 ans de moins que lui. Roques avait 27 ans quand elle rencontre le peintre, alors âgé de 72 ans. 45 ans de différence, l’âge d’être son grand-père.

Picasso vampirise la jeunesse de ses compagnes, il se dit rajeuni par leur vitalité, leur santé, sa créativité s’en trouve  stimulée, il peint davantage, change sa façon de peindre à chaque nouvelle femme.  

Pourtant personne n’est choqué à l’époque par cette différence d’âge–en particulier pas le Parti communiste, dont Picasso était une figure prestigieuse–alors que la moité de cette différence d’âge entre Emmanuel  et Brigitte Macron suscite encore en 2021 des sarcasmes sans fin. De même, l’idéal féminin des surréalistes est clairement la femme-enfant–10, 15, 25 ans de différence, voire plus entre Max Ernst, André Breton, Paul Eluard, etc. et leurs compagnes. 

Différence de traitement qui permet de toucher du doigt ce qu’est le double standard dans une société patriarcale: un homme peut y épouser une femme d’âge à être sa petite-fille, sans que personne n’y trouve à redire ou même ne le remarque. Une même différence d’âge de 45 ans entre une femme plus vieille et un homme plus jeune serait encore de nos jours vue comme monstrueuse, et de tels couples sont une impossibilité sociale: Leonardo Di Caprio et Line Renaud ont 46 ans de différence, mais les imaginer mariés est tout simplement impensable. On parle d’agéisme, mais l’agéisme est un préjugé qui se conjugue presque toujours au féminin–c’est essentiellement une discrimination sexiste.

UN PERVERS NARCISSIQUE NE LACHE JAMAIS SA PROIE

Picasso ne rompait jamais complètement avec ses ex-compagnes, en bon narcissique, il ne renonçait jamais à l’emprise qu’il exerçait sur elles, et utilisait toutes sortes de moyens (son argent, ses relations, le poids de son prestige artistique) pour entretenir ce lien. Disposer d’une sorte de harem, composé au moins de la compagne sortante, de l’épouse en titre et de diverses postulantes à son remplacement, était pour lui une source d’intense jubilation, et rien ne le mettait plus en joie (sauf peut être les cotes fantastiques atteintes par ses tableaux) que de mettre ces femmes en compétition à coup de petites phrases perfides, de faire en sorte qu’elles rivalisent entre elles pour lui plaire et remplacer la favorite. Il est arrivé que deux de « ses » femmes se battent pour lui: quand Walter et Maar, se sont battues, empoignées, roulées par terre, ravi, il regardait la scène en souriant. Quand Maar a agressé Gilot, il l’a regardé faire en souriant.

Notez aussi que plusieurs de ces femmes se sont très mal tirées de cette emprise: deux suicides (Marie-Thérèse Walter et Jaqueline Roque), deux autres souffrant de dépression et/ou de troubles mentaux (Olga Khokhlova et Dora Maar) justifiant l’admission en hôpital psychiatrique pour Maar. 

Françoise Gilot dit : « Pablo avait une sorte de complexe de Barbe Bleue. Il rangeait toutes les femmes qu’il avait collectionnées dans son petit musée personnel. Mais il ne coupait pas les têtes tout à fait. Il préférait qu’un peu de vie demeure, que toutes continuent à pousser de petits cris de joie ou de douleur, à faire quelques gestes comme des poupées désarticulées, suffisamment pour prouver qu’elles avaient encore un souffle de vie suspendu à un fil dont il tenait une extrémité… Il ne pouvait supporter qu’aucune d’entre elles puisse jamais avoir une nouvelle vie et il lui fallait les maintenir dans son orbite ».

UNE HAINE FEROCE DES FEMMES

Picasso était un macho hyperbolique dont le sadisme extrême avec ses partenaires était connu dans les milieux artistiques et intellectuels–sans que cela émeuve outre mesure. Même ses amis le reconnaissaient; Jacqueline Lamba, amie de Dora Maar et du peintre, savait à quoi s’en tenir: « il était terrible avec ses femmes » dira-t-elle. 

Quelques unes de ses « pensées » sur les femmes:

« les femmes sont essentiellement des machines à souffrir »–le masochisme féminin, alibi des tortionnaires.

De sa fille Paloma: « ce sera une femme parfaite, passive et soumise ».

« Chaque fois que je change de femme, je devrais brûler la précédente ».

D’une ex: « je préfèrerais la savoir morte plutôt qu’heureuse avec un autre ».

A Gilot, qui songe à le quitter: « votre devoir est de rester près de moi, de vous consacrer à moi et aux enfants. Que cela vous rende heureuse ou malheureuse ne me concerne pas ».  

COMMENT ETOUFFER LA CREATIVITE D’UNE FEMME:

LES SURREALISTES: MUSE DE GRE OU DE FORCE

Faire de sa compagne sa muse. A priori, il peut paraître valorisant d’être la muse d’un grand artiste, sa source d’inspiration, le sujet principal de ses tableaux, la figure célébrée dans ses poèmes. Mais une muse est une créature qui n’existe pas, un fantasme idéalisé issu de l’imagination exaltée d’un artiste de sexe masculin qu’il projette sur sa maîtresse ou compagne du moment, avec obligation pour elle d’incarner ce fantasme, de se couler dans ce rôle, de coller à cette image, qu’elle le veuille ou non. Et donc de cesser d’être elle-même–une femme réelle, avec ses menues imperfections, sa carnalité génante, sa trivialité quotidienne- pour devenir fée, déesse, sirène, femme fatale ou geisha,  mais ne plus être autorisée à être banalement humaine–car ça casserait le fantasme.

Piédestalisation qui, même si apparemment flatteuse, devient vite contraignante voire étouffante: il n’est pas très gratifiant à la longue de n’être que le porte-manteau des fantasmes d’un artiste. Pas dupe, Jacqueline Lamba, peintre et muse d’André Breton, a parfaitement identifié qui est gagnant et qui est perdant dans la relation muse-artiste:  » Il me présentait à ses amis comme une naïade parce qu’il jugeait cela plus poétique que de me présenter comme un peintre en quête de travail. Il voyait en moi ce qu’il voulait voir mais en fait il ne me voyait pas réellement26. » (lors de sa rencontre avec Breton, Lamba gagnait sa vie comme « danseuse nue aquatique » dans une boite où elle nageait devant les spectateurs dans une sorte de grand aquarium). Lamba a fini par quitter Breton parce qu’elle  ne voulait pas « être une muse ni une ondine, elle veut juste être elle même ».  Comme dit encore Leonora Carrington à propos du leader surréaliste: « il voulait une muse. Quand une femme ne pouvait plus être ça, il se lassait d’elle. Il était amoureux de l’image et ne pouvait faire face à la réalité quotidienne ».Breton a eu une aventure avec Nadja (de son vrai nom Léona Delcourt) et a nourri son livre éponyme de sa personnalité et de sa folie qu’il a trouvées initialement mystérieuses et poétiques. A Nadja, femme imaginée, « âme errante », « génie libre », sirène, femme-enfant, incarnation vivante du merveilleux surréaliste, il a de nouveau assigné le rôle de muse. Puis les demandes de rendez-vous trop pressantes, les excentricités de Léona, la femme réelle, fragile et en grande précarité émotionnelle et économique, l’ont agaçé, lassé, apeuré. Il l’a fuie, évitée, sa folie n’était plus poétique mais angoissante. Mark Polizotto écrit même dans son livre sur Breton que, selon Théodore Fraenkel, membre du groupe surréaliste et médecin, son ami Breton lui aurait demandé de signer des papiers pour faire admettre Léona en hôpital psychiatrique, ce qu’il aurait refusé. Vieille habitude patriarcale (voir ci-dessus) que de déclarer folles les femmes désobéissantes et acrimonieuses qui compliquent la vie des hommes. Léona fut quand même admise à Sainte-Anne mais Breton ne lui rendit jamais visite–bien que le livre qu’il a nourri d’elle se soit très bien vendu. 

UNE ONDINE QUI FAIT LA CUISINE

Une muse doit faire réver. Mais paradoxalement, elle doit aussi libérer son compagnon de tous les tracas et corvées de la vie quotidienne, afin qu’il puisse se consacrer entièrement à son art, dégagé des basses contingences. André Breton, confortablement installé dans son statut de poète et penseur que ses ailes de géant empêchent de faire la vaisselle, se revendiquait totalement  inapte à gérer les mesquines préoccupations domestiques et laissait à sa femme Jacqueline  l’entière responsabilité des soins du ménage et de leur fille Aube. Celle-ci notait qu’ « André prétendait toujours trouver le diner prêt quand il rentrait à la maison, et quelles disputes à la vue de la table non mise! ». Lamba se rebellera rapidement contre cette esclavagisation ménagère et dira avoir quitté Breton « pour pouvoir peindre ».

Picasso se prétendant comme Breton « incapable de prendre la moindre décision pratique »–maladie mystérieuse frappant uniquement les artistes de sexe masculin–il a pareillement transformé Françoise Gilot en femme de ménage, secrétaire qui planifie son emploi du temps, agent artistique qui gère les galeristes et organise les expositions, psychologue qui remonte le moral du grand homme quand il est déprimé, comptable qui paye les factures,  et bien sûr mère de famille, s’appropriant sans rémunération–et bien que ses moyens aient été largement suffisants pour se payer une kyrielle de domestiques–son travail et la plus grande partie de son temps.

Vu ces multiples responsabilités, Gilot a peu de temps à consacrer à sa peinture, elle n’a pas le calme, la solitude et la concentration nécessaires pour peindre. Exiger d’elles qu’elle soient de parfaites mères et maîtresses de maison est un moyen éprouvé pour empêcher les femmes de réaliser leur potentiel. Avec en plus, pour les artistes, l’impossibilité qu’il y a, après la plus grande partie d’une journée consacrée à accomplir des tâches ennuyeuses et terre-à-terre, de se libérer de ces préoccupations plombantes et de recapturer la fantaisie et la légereté indispensables à l’exploration d’univers imaginaires. Picasso, Breton dans une moindre mesure, ont tout fait pour couper les ailes de leurs compagnes artistes.

 BAREFOOT AND PREGNANT (enceinte et pieds nus)

 Lui faire des enfants permet de la posséder plus complètement, de la rendre encore plus dépendante–une femme qui est mère de plusieurs enfants et ne travaille pas ne peut pas  partir. Et l’accable d’encore plus de responsabilités à assumer, encore plus de corvées à accomplir, encore plus de charge mentale, et encore moins de temps à consacrer à son art. Picasso a mis la pression sur Françoise Gilot pour qu’elle lui « donne » des enfants. A coups de remarques répétées d’un sexisme cro-magnonesque: 

« Ce dont vous avez besoin, c’est d’un enfant. Cela vous raménera à la nature » (parce que l’art l’en éloignait trop:  pour qui se prenait cette jeune sotte avec sa peinture ? Les femmes ne doivent jamais oublier que leur fonction principale est de procréer).

« Vous ne pourrez savoir ce qu’est être une femme tant que vous n’aurez pas eu d’enfants. Je sais tout cela mieux que vous, et je vous assure que vous serez complètement transformée… Obéissez moi ».

 Jacqueline Lamba constate après la naissance de sa fille Aube: « quand on a un enfant et un homme dans sa vie, on ne peut pas peindre ». Elle observe que sa maternité la diminue encore plus comme artiste aux yeux de Breton: « allaiter signifiait pour lui s’éloigner irrémédiablement du monde des idées et de l’art » souligne Alicia Dujovne.

Leonora Carrington, après la naissance de ses deux fils, note que « cela laisse très peu de temps pour autre chose ». Et elle engagera une nanny à plein temps pour pouvoir continuer à peindre: au Mexique où elle vivait alors, les services d’une femme pauvre ne coûtaient presque rien. Oui, « women can have it all »: mariage, maternité, job, carrière. A condition de payer des femmes des classes « inférieures » pour prendre en charge leurs tâches d’épouse et de mère que les hommes se refusent obstinément à partager.

Aussi: ne pas s’intéresser à son travail, ne pas la soutenir dans sa démarche artistique, adopter une attitude condescendante voire méprisante envers sa peinture, assimilée à un simple hobby de peintre du dimanche, une sorte d’ouvrage de dames: pour Breton, Jacqueline Lamba faisait joujou avec la peinture, Picasso ne cachait pas son peu d’estime pour la peinture de Dora Maar.

Ne jamais référer à elle ou la présenter par rapport à sa profession, mais uniquement comme « femme de… ». Ou si vous êtes poète comme Breton, naïade, fée ou déesse. Ne jamais lui donner ses titres, citer ses diplômes, ses expositions, ses livres (aux Etats-Unis, j’avais remarqué que les hommes ayant décroché un Doctorat étaient introduits socialement comme « Docteur X » mais que les femmes ayant atteint le même niveau d’études étaient simplement annoncées comme « Madame X »). 

 La valoriser exclusivement pour sa beauté, de façon à ce qu’elle la considère comme son seul atout et mise tout sur elle pour faire son chemin dans la vie. Et cesse d’étudier, de peindre, d’écrire: à quoi bon puisqu’elle n’intéressera que par son physique? Jacqueline Lamba a dit lucidement: « si j’avais été moins belle, j’aurais été meilleur peintre ».

Et ainsi miner sa confiance en elle en tant qu’artiste, la faire douter de son talent et de sa vocation, et de la nécessité même d’avoir un domaine d’activité qui lui soit propre et une identité distincte de celle de son mari.

Et finalement l’amener ainsi à abandonner son art, son travail, ses ambitions, son autonomie, à accepter de ne plus être que muse et femme au foyer, totalement à la merci de son partenaire, entièrement « domestiquée », sans autre identité que celle de « femme de… ».  

CONCLUSION

L’art de Picasso m’a toujours inspiré un sentiment de révulsion. On n’a pas besoin de lire des biographies de l’artiste pour percevoir la violence, la destructivité qui l’habite: figures humaines, souvent féminines, découpées, démantibulées, déchiquetées, torturées. Lui-même est parfaitement conscient de la nature foncièrement destructrice de sa peinture:  » Un tableau est une  somme de destructions… La réalité doit être transpercée dans tous les sens du mot ».

Vraies paroles d’amateur de corrida, où l’obsession phallique du transpercement, de la pénétration s’exprime clairement.

Un art dont la hideur provocante et revendiquée (« plus ce que je peins est laid, plus ça leur plait ») produit une impression d’angoisse, d’agression, de violation: au moins, Picasso joue cartes sur table et ses tableaux ne cachent rien des pulsions sadiques et mortifères de l’auteur.

Pourtant, dans le petit monde parisien où tout  le monde savait que cet homme nourrissait son ego et son art de la destruction émotionnelle des femmes, le « grand artiste » était l’objet d’une vénération voire d’une prosternation servile.

Il était aussi une figure glorieuse et respectée du Parti communiste, une publicité vivante pour ce mouvement, contribuant ainsi à y attirer des sympathisants et à faire passer plus largement son message politique. Comment un parti dont la vocation proclamée était de défendre les opprimés a-t-il pu ainsi rester indifférent à l’extrême cruauté du personnage envers les femmes? Réponse: dans la théorie marxiste, l’opprimé est essentiellement conçu comme de sexe masculin,  l’oppression des femmes par les hommes  n’existe pas, les seuls oppresseurs reconnus sont les capitalistes.

Et certains dirigeants–bien sûr exclusivement masculins–du PCF d’alors n’étaient sans doute pas si différents de Picasso pour ce qui est de leurs comportements avec les femmes (Jacques Doriot par exemple, grande gueule, coureur de jupons et amateur de prostituées, dont la vision réactionnaire des femmes est devenue parfaitement explicite dans le programme du parti fasciste (Parti Populaire Français) qu’il a fondé après avoir renié le communisme).

Surtout, qu’un homme aussi moralement abject que Picasso, qui coche toutes les cases du pervers narcissique, ait été adulé comme un Dieu vivant par les élites de son époque  jette une lumière crue sur l’inversion complète des valeurs qui caractérise les sociétés patriarcales.

En patriarcat, les femmes sont sommées de s’enthousiasmer pour des oeuvres artistiques exclusivement masculines où elles sont représentées comme des objets sexuels, entièrement définies, possédées, emprisonnées par le « male gaze », rabaissées, défigurées, violées, torturées.

Les femmes n’ont  pas à continuer à valider ce label  de « grand artiste » décerné à des hommes par des jurys entièrement masculins ni à admirer les innombrables représentations de leur dégradation qui constituent la plus grande partie des oeuvres exposées dans les musées.

Face à ce monopole de la vision masculine dans les oeuvres d’art consacrées, on peut suivre le conseil d’Alice Coffin: se désintoxiquer, suspendre notre exposition à cet art où la misogynie est d’autant plus susceptible d’être internalisée qu’elle se cache sous le masque de la culture et de la beauté, et pour ça, ne plus lire des livres ou regarder des tableaux produits par des hommes–au moins temporairement.

On peut aussi–et c’est peut-être encore mieux– réévaluer cet art surévalué, déconstruire ses scénarisations misogynes, mettre en évidence ses biais sexistes, souligner son conformisme, sa prédictabilité, sa violence symbolique, le fait qu’il soit asservi aux fantasmes et aux intérêts des dominants, le démystifier enfin, pour que l’obligation faite aux femmes de participer à ces concerts d’admiration grotesques cesse de faire consensus.

Saine entreprise de déboulonnage de statues qu’un féminisme radical cohérent ne peut éviter. Et en parallèle, réévaluer les oeuvres des femmes peintres hors de tout biais sexiste, les faire redécouvrir ou mieux connaître, les exposer.

Ce qui permettrait de réaliser que rien ne justifie, sur la seule base de la qualité des oeuvres, l’obscurité et l’oubli dans lequel elles ont été laissées– ni l’idolatrie et l’exposition muséale massive réservées aux productions des « grands artistes » masculins. 

BIBLIOGRAPHIE

Mark Polizotto, « Revolution of the Mind, The Life of André Breton », New York, Black Widow Press, 2009.

Joanna Moorhead, « The Surealist Life of Leonora Carrington », 

 Françoise Gilot, « Vivre avec Picasso », Paris, Calmann -Lévy, 1965.

Alain Vircondelet, « L’exil est vaste mais c’est l’été, le roman de Dora et Picasso », Paris, Fayard, 2019.

Alicia Dujovne Ortiz, « Dora Maar, prisonnière du regard », Paris, Grasset, 2003.

VOUS AVEZ DIT DYSPHORIE,

La dysphorie de genre est-elle une identité? Ou est-ce que ça ne serait pas plutôt (hormis les cas d’origine génétique) une réaction parfaitement normale et même saine face à l’artificialité et à l’arbitraire des critères qui définissent le genre? Rappelons d’abord que le genre est l’ensemble des comportements  jugés socialement appropriés pour chaque sexe. Si un homme ou une femme ne se reconnait pas dans les stéréotypes rigides et contraignants qui définissent l’identité masculine ou féminine dans sa culture, est-ce que le problème vient de lui/elle (une incapacité psychologique à se conformer à ces stéréotypes, aka « un cerveau de femme dans un corps d’homme », ou vice-versa)–ou de l’absurdité des stéréotypes eux-mêmes?

 Car ces stéréotypes sont généralement arbitraires et varient considérablement en fonction des cultures et des époques: rappelons par exemple que ce qui est considéré par la société occidentale actuelle comme « genré féminin »–avoir les cheveux longs, porter des talons hauts et du maquillage–était considéré en France au XVIIème comme parfaitement viril: les hommes de la noblesse, et parmi eux des guerriers fameux pour leurs exploits militaires, portaient des perruques longues, des talons hauts (de couleur rouge, d’où l’expression « talons rouges » désignant les aristocrates) et du maquillage. Dans la culture Masaï, les hommes sont vus comme le « beau sexe », ils portent plus d’ornements et de bijoux que les femmes et ils prennent grand soin de leurs longues chevelures, symbole de leur puissance virile, alors que les femmes ont la tête rasée. Et pourquoi le pantalon est-il genré masculin et la robe genrée féminin dans les pays occidentaux—alors que le sarouel était le costume traditionnel des femmes en Perse et en Afrique du Nord, et que dans ces mêmes régions, les hommes portaient de longues robes flottantes? On pourrait multiplier de tels exemples. 

Mais peu importe que ces stéréotypes soient illogiques et contradictoires: les identités de genre sont d’abord des instruments idéologiques dont la fonction principale est de réguler strictement l’organisation patriarcale de la hiérarchie des sexes. Et c’est le contenu conceptuel même de ces identités de genres qui construit l’inégalité homme-femme; certains traits de caractère et conduites–(force, autorité, audace, compétitivité, prise de risques, intérêt pour le sport, les voitures,  etc.)– sont assignés aux hommes et associés à la domination, et d’autres –(faiblesse,  passivité, soumission, désir de plaire, intérêt pour la mode, etc.)– sont censés caractériser le féminin et associés à la soumission : en tant qu’elles véhiculent une « valence différentielle des sexes », les définitions de genre sont en soi hiérarchisantes. Comme le dit la féministe radicale Sheila Jeffreys, « la masculinité est le comportement de la classe dominante des mâles et la féminité est le comportement de la classe subordonnée des femmes ».  

Et pour la lisibilité de cette hiérarchie, et pour éviter toute confusion risquant de la perturber, la catégorie de genre femme doit être aussi différenciée que possible de la catégorie homme. Les identités de genre sont ainsi définies de façon à majorer cette différenciation, quitte à aboutir à une prolifération de différences parfaitement absurdes: pourquoi est-il indispensable que de nombreux produits d’usage courant soient genrés roses ou bleus? Il y a des dentifrices, kleenex, cotons-tige, savons, tasses déclinés en  »pour hommes » et « pour femmes », et même des piles électriques et des poubelles! Donc au final, peu importe ce qui est caractérisé comme féminin ou masculin–qui peut permuter d’une catégorie à l’autre selon les cultures et les époques– l’important est qu’il y ait de la différence entre les deux, et que cette différence soit maximale. 

Comme telles, les identités de genre sont des carcans qui réduisent à un schéma binaire artificiel socialement imposé la vaste diversité des options disponibles–dont le choix ne devrait être qu’une question de goûts et d’inclinations individuelles. Ne pas aimer le foot si on est un garçon, laisser pousser ses cheveux ou vouloir porter des robes, où est le problème? Pourquoi devrait-il être nécessaire de changer de genre, voire de se mutiler, pour pouvoir le faire sans être montré du doigt?

Avec des amies radfems, nous avons en commun de ne jamais avoir été attirées par ce qui est proposé aux femmes comme centres d’intérêt féminins: mode, beauté, mags féminins, romans Harlequin, enfants, couple etc. Et ados nous préférions vivre en pantalon et baskets, sans maquillage, grimper aux arbres–on nous appelait « garçons manqués » à l’époque. Si nous étions enfant actuellement, et vu notre peu d’intérêt pour les activités dites « féminines », on nous appellerait « dysphorique ». Il est fréquent qu’on soit dysphorique à l’adolescence–et c’est plutôt normal: on se retrouve dans un corps nouveau, alors qu’on n’a rien demandé, avec pour les filles des seins, des fesses qui attirent beaucoup trop les regards masculins, le harcèlement et les agressions, et ça peut être très perturbant. Et l’arrivée des règles, une corvée à gérer. Ce corps nouveau, on n’en a pas le mode d’emploi, et ça peut être mal vécu de devoir l’assumer. A la puberté, moi et mes amies n’ont aimé ni avoir des seins, ni avoir des règles, et nous avons détesté susciter les regards lubriques des hommes. Pour tout cela, et pour les limites à notre liberté que nos parents et la société nous imposaient parce que nous étions des filles, ça ne nous plaisait pas de « devenir femme »–et nous étions envieuses des garçons à qui tout était permis. Mais nous n’avions pas pour autant envie de « devenir garçon »: il y avait trop de choses que nous détestions chez les hommes–leur agressivité, leur grossièreté– pour avoir envie de devenir comme eux. Ce n’est pas parce que la définition patriarcale de la féminité n’intéresse pas certaines femmes  qu’elles désirent l’échanger pour la définition patriarcale de la masculinité–ni que ce soit la solution à  leur dysphorie. 

Parce qu’en plus d’être arbitraires et absurdes, ces identités de genre nous sont assignées de force, depuis la naissance, sans tenir compte de nos inclinations personnelles: comment s’étonner alors que de nombreuses personnes s’y sentent mal à l’aise et veuillent en changer?  Et si on les abolissait enfin, comme le veulent les féministes, il ne serait plus nécessaire de changer de genre pour pouvoir s’habiller avec les vêtements qui vous plaisent, pratiquer les activités qui vous branchent, et se libérer de ce mal-être,.En fait, en changeant de genre, on ne s’en libère pas: on remplace juste un carcan identitaire par un autre, il s’agit toujours de performer des stéréotypes sexistes. Et vouloir changer de genre implique nécessairement qu’on accepte l’existence du genre et des normes conventionnelles qui le définissent:  le transgenderisme ne peut donc pas être considéré comme une démarche transgressive mais au contraire comme une recherche de conformité, et son erreur théorique fondamentale est de présenter comme la solution ce qui est le problème. 

Face au  succès de cette mode du transgenderisme, et vu qu’elle repose sur la validation de ce schéma binaire et sur la fétichisation des stéréotypes  essentialistes qui le sous-tendent, on se pose des questions. Pourquoi tant d’hommes (et moins de femmes) qui disent ressentir cette impossibilité à s’identifier au genre qui leur est assigné choisissent-ils de se bourrer d’hormones et de se faire amputer chirurgicalement de certaines parties de leur corps plutôt que de se définir simplement comme « genderfluid » et « non-binaire »? 

Ce qui se passe dans certains pays (comme l’Iran https://www.bbc.com/news/magazine-29832690) ou dans certaines communautés  fondamentalistes où l’homophobie est une norme religieuse et culturelle apporte des éclairages intéressants sur cette question: toute fluidité identitaire, toute liberté revendiquée d’évoluer hors des schémas genrés socialement imposés y est stigmatisée–il ne doit y avoir que deux genres, et chacun.e doit impérativement s’enrégimenter dans l’un ou dans l’autre. Les gays, vus comme « efféminés », y sont fortement « incités » par la pression sociale à transitionner en femme, et les lesbiennes à intégrer la catégorie homme. Rien d’intermédiaire, aucune variation, combinaison ou troisième voie n’est acceptable: ordnung muss sein!  

Un tel projet relève manifestement d’une volonté sociale et politique d’imposition d’un ordre rigoureusement genré: il est jugé inacceptable que des femmes et des hommes refusent de se laisser enfermer dans l’une de ces deux cases, s ‘écartent de la définition culturellement validée du masculin et du féminin et entendent bien puiser à leur gré et à la carte les éléments qui leur conviennent dans l’une ou l’autre de ces offres. Dans les pays occidentaux où il y a maintenant des pressions à transitionner exercées sur les « non-conformes » dès la puberté  (en particulier par des parents affolés de voir leur petit garçon jouer avec des poupées), on peut se demander si ce n’est pas le même souci de restauration de l’ordre genré qui est à l’oeuvre.  Cette injonction sociale à la conformité genrée faite aux dissident.es qui prétendent s’en affranchir, et en particulier aux homosexuel.les, s’apparente à une véritable police du genre dont l’objectif rejoint celui des thérapies de conversion encore imposées aux gays dans certains pays. C’est en soi une violence, et cela ne peut en aucun cas–et malgré l’aveuglement de certaines féministes « inclusives »– être considéré comme une cause féministe, ou même progressiste.

La farouche indépendance virile, l’autonomie orgueilleusement revendiquée qui définit la masculinité, il faut y regarder de plus près.Deux cas intéressants: l’écrivain américain Henry David Thoreau, considéré comme un précurseur de l’écologie. Dans son livre « Walden ou la vie dans les bois », il raconte comment il a décidé de quitter la ville de Concord (Massachusets) d’où il était originaire et où il habitait, pour aller s’installer près de l’étang de Walden, dans une cabane de 13m2, vivant en solitaire dans les bois, en contact direct avec la nature, cultivant ses légumes, cueuillant des fruits et des noix, en autarcie complète.Parce qu’il rejetait les préjugés et l’étroitesse d’esprit des habitants de sa petite ville totalement absorbés dans leurs mesquines préoccupations quotidiennes, se méfiait de la tyrannie de l’Etat, ne s’identifiait pas aux objectifs consuméristes et matérialistes déjà présents dans la société américaine de l’époque et dénonçait l’esclavage du travail. Il voulait être solitaire et autonome pour pouvoir être libre.Ca c’est ce qu’il raconte dans son livre.Mais en fait de solitude, Thoreau recevait à Walden de nombreuses visites d’amis et d’admirateurs, et se rendait tous les jours à pied à Concord, ce qui ne lui prenait que 20 minutes, pour échanger des potins sur la vie locale. L’étang de Walden était loin d’être solitaire: à la belle saison, il y avait des nageurs, des canoteurs et des pécheurs, et des patineurs en hiver. Et surtout il rentrait presque tous les jours chez sa mère à Concord qui lui préparait de la nourriture, lui raccommodait ses vêtements et lavait son linge: https://blog.bookstellyouwhy.com/six-facts-about-henry….Comme Rousseau qui a été une de ses inspirations, Thoreau a présenté dans ses livres une image idéalisée de lui même–parfaitement autosuffisant, capable de survivre seul dans des conditions primitives grâce à son ingéniosité et à sa capacité de résistance, n’ayant besoin de personne, ne comptant que sur lui-même pour satisfaire à ses besoins vitaux.En fait, c’est une inversion patriarcale: de même que Rousseau vivait avec une femme, domestique et mère, qui le libérait des soucis matériels et lui permettait d’écrire des pages sublimes sur la liberté, droit inaliénable de l’homme (au sens d’individu de sexe masculin), Thoreau avait derrière lui le soutien logistique d’une femme, mère et domestique, qui lui permettait, comme l’ont écrit certains critiques « de jouer à l’Indien dans les bois » et de refuser de devenir adulte.Quand des auteurs masculins parlent de (leur)liberté, celle-ci repose toujours sur l’asservissement d’une ou plusieurs femmes. Comme l’avait souligné Nietzsche, le surhomme ne peut exister sans esclaves, l’homme patriarcal non plus. Autre grand écrivain américain, Jack Kerouac, auteur du livre « Sur la route » qui a inspiré les désirs d’émancipation de générations d’adolescent.es américain.es (Bob Dylan entre autres) et été la bible des mouvements beatnik et hippie. Canadien français (et Breton) d’origine, sa famille s’installe aux Etats-Unis. Après quelques petits boulots vite abandonnés, Kerouac rencontre plusieurs personnages hors normes (les futurs écrivains Allan Ginsberg et William Burroughs, le légendaire Neal Cassady) qui stimulent son désir de se libérer des étouffantes conventions sociales de l’Amérique très conservatrice des années 50.Cassady est passionné de voitures et de vitesse, avec lui et sa bande de copains allumés, Kerouac va sillonner l’Amérique de part en part sur les grandes routes qui la traversent. En stop, en voiture, en bus Greyhound. Ouverts à toutes les rencontres, à toutes les expériences–drogues, sexe, alcool, prostituées. De New York à la Virginie, Louisiane, Californie, Colorado, Illinois, Mexique, etc. Bouger sans arrêt, ne jamais s’arrêter, ne jamais être prisonnier d’aucun lieu ni de personne, être sans attaches, sans responsabilités, libres comme le vent. Son livre « Sur la route », ont écrit des critiques, est « une ode aux grands espaces américains, à la découverte de mondes nouveaux », à la liberté.Sauf que… C’est sa mère, qu’il surnommait « mémère », qui lui a donné l’argent pour acheter des tickets de bus et payer l’essence des voitures. Et quand il ne sillonnait pas les grands espaces, la figure emblématique du rebelle de la littérature américaine habitait chez sa mère, et c’est là où il a écrit tous ses livres. https://ophersworld.com/…/jack-kerouac-catholicism-and…/ Derrière chaque « grand homme », « grand écrivain », « grand artiste », il y a une/des femmes exploitées, « maternisées », parasitées. Ils n’ont pu réaliser leur grande oeuvre que parce ils avaient à leur disposition des servantes féminines loyales et dévouées–épouses, mères, domestiques–pour laver leurs chaussettes. Et les nourrir émotionnellement. »

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LES FEMINISTES SONT-ELLES MISANDRES?

Je vois passer régulièrement sur mon mur des déclarations telles que « les féministes ne sont pas contre les hommes, elles sont contre le sexisme », acompagnées, comme si ces postantes craignaient que ça ne soit pas assez clair, de protestations insistantes: « non, les féministes ne sont pas misandres! » 

Ces protestations insistantes sont profondément déprimantes aux yeux des féministes radicales. 

D’abord, comment est-il possible que des féministes soient incapables de discerner l’illogisme quasi-oxymorique d’énoncés tels que: « nous ne sommes pas contre les hommes, nous sommes contre le sexisme »? 

Comment se fait-il qu’elles  ne perçoivent pas l’absurdité de cette phrase, alors que le non-sens de l’affirmation: « nous ne sommes pas contre les fascistes, nous sommes contre le fascisme » leur sauterait aux yeux? 

Quelle est la catégorie d’humains responsable de l’élaboration et de la propagation des préjugés sexistes, et surtout à laquelle de ces catégories bénéficient ces préjugés? Aux femmes ou aux hommes? 

Car si les femmes véhiculent ces préjugés, il faut rappeler que ce n’est qu’à leur détriment, et dans la mesure où elles  ont elles-mêmes si totalement intériorisé la normalité de la domination masculine qu’elles ont adopté le point de vue de ceux qui les oppriment (male identified) jusqu’à légitimer leur propre oppression. 

Le sexisme n’est pas un problème purement culturel–la conséquence d’un « manque d’éducation » à l’égalité chez les hommes, la reproduction irréfléchie de traditions séculaires aberrantes– c’est l’instrument essentiel d’un projet politique –la masculinité hégémonique–en ce qu’il le met en oeuvre concrètement, sous la forme de  toutes sortes de discours et de pratiques sociales qui ont pour point commun de maintenir une relation inégalitaire entre les sexes et de favoriser systématique les intérêts masculins.

Majoritairement, ceux qui  mettent en oeuvre cette praxis inégalitaire, ce sont les hommes.

C’est affligeant de devoir énoncer de tels truismes, mais il n’y a pas plus de sexisme sans sexistes que de racisme sans racistes ou de fascisme sans fascistes: dans la lutte militante, on ne peut pas séparer une idéologie de ceux qui la théorisent, l’interprètent et la diffusent. on ne peut donc pas combattre le racisme ou le sexisme sans s’en prendre aux  racistes ou aux sexistes.

Mais pourquoi cette distinction faite avec tant d’instance entre hommes et sexisme par les non-radfems? Quel est le message codé dont elle est porteuse?

Signaler que l’on est contre le sexisme, pas contre les hommes, pour celles qui jugent indispensable de répéter constamment ce mantra, c’est faire savoir que oui, elles sont féministes, mais qu’en aucun cas, le fait qu’elles soient féministes ne pourra compromettre leur relation avec les hommes, qui est posée implicitement comme non-négociable et prioritaire.

A chaque fois qu’elles s’affirment féministes, il est donc indispensable à leurs yeux de poser tout de suite après un autre énoncé qui corrige le tir, annule en quelque sorte le premier et dont le but est de rassurer les hommes: « non, vous n’avez rien à craindre de nous, notre féminisme n’aura aucune conséquence désagréable pour vous, il ne changera rien à notre relation, »; et qu’ils sachent bien surtout qu’elles ne veulent ni les blesser ni les offenser.

Donc implicitement, elles leur assurent que leur féminisme  sera toujours limité à ce qu’ils voudront bien leur autoriser, et qu’elles ne feront rien qui puisse susciter leur désapprobation. Le « féminisme qui va trop loin », c’est-à-dire celui qui choque et dérange les hommes, ils peuvent dormir sur leurs deux oreilles, elles le refusent a priori. Elles attestent ainsi que leur féminisme ne veut rien changer d’essentiel dans les rapports homme-femme, qu’il ne remettra pas en cause la domination masculine elle-même–et garantissent ainsi sa quasi-totale inefficacité,  

L’autre message envoyé aux hommes, c’est: « vous aurez beau nous fémicider, nous violer, nous harceler, nous exploiter, nous discriminer, nous prostituer, nous pornifier, nous n’éprouvons et n’éprouverons jamais aucune rancune tenace, aucun ressentiment inexpiable, aucune colère inapaisable envers vous. Quoique vous puissiez nous faire, nous supprimerons notre rage, refoulerons notre désir de vengeance, nous serons toujours gentilles, patientes et pédogiques avec vous, nous dépenserons éventuellement des trésors d’énergie pour vous changer –mais nous ne vous rejeterons jamais et nous continuerons  loyalement à vous aimer, à vous soigner et à vous servir ».

C’est ce que précise encore plus clairement le « les féministes ne sont pas misandres » qui est un engagement explicite à toujours respecter cette règle patriarcale essentielle qui interdit aux femmes de détester les hommes (alors que la misogynie est intrinsèque à la virilité traditionnelle et normative dans les cultures patriarcales), et les contraint à les aimer. Car les femmes sont la seule catégorie opprimée à qui il est interdit de ressentir de l’animosité envers leurs oppresseurs –ni les Juifs, ni les colonisés ni les esclaves n’étaient sommés d’aimer leurs bourreaux. Sous sa forme collective, le syndrome de Stockholm est spécifique à la classe des femmes.

  Ce genre d’énoncé désole les radfems parce qu’il exprime une demande affligeante d’approbation masculine, une profonde insécurité affective, la peur panique chez ces femmes qu’un féminisme trop intransigeant fasse fuir les hommes, la hantise d’être abandonnée et rejetée par eux si elles sortent du cadre que le patriarcat leur prescrit, de se retrouver seules car étiquetées comme rebelles et anti-mâles, donc incasables, et vouées à finir leur vie avec leurs chats. 

Si ces femmes tiennent absolument à rester dans les codes patriarcaux de la féminité, c’est parce que leur identité est centrée sur une définition d’elles-mêmes fondée sur leur lien avec les hommes, lien impliquant une dépendance affective et matérielle telle qu’elles ne peuvent absolument pas laisser le féminisme le mettre en danger.

Etre féministe mais s’interdire de vexer ou fâcher les hommes, ou de nuire à leurs intérêts d’aucune façon, et poser a priori le maintien du lien avec eux  comme non-négociable, c’est s’enferrer dans une contradiction interne majeure: vous reconnaissez implicitement que le périmètre de réflexion et d’action de votre féminisme sera déterminé par l’approbation masculine, ce qui est la définition même du libfem.

Plus grave encore, cette peur panique d’être accusée de misandrie augmente l’exposition de celles qu’elle domine aux violences masculines: du fait qu’elles s’interdisent d’éprouver des sentiments négatifs pour les hommes et en conséquence refusent par principe de rompre leurs liens avec eux même s’ils leur sont toxiques, il leur sera particulièrement difficile se libérer de l’emprise d’individus dangereux–on sait que de nombreuses femmes battues sont incapables de détester les hommes qui leur font du mal, ce qui est pourtant une réaction d’auto-protection normale. Socialiser les femmes à aimer inconditionnellement les hommes, c’est les priver de la capacité psychologique de se protéger contre leurs agressions et les préparer à leur statut de victimes. On peut dénoncer la misandrie comme abusivement généralisatrice et réductrice–mais elle présente cet avantage indiscutable pour les femmes: en ce qu’elle les incite à se méfier des hommes et à les fuir, elle est protectrice, en particulier pour celles qui ont un parcours de vie jalonné de violences.

Certain.es objecteront que c’est mettre tous les hommes dans le même panier, ce qui est injuste pour les « hommes bien ». Si les femmes et féministes misandres mettent tous les hommes dans le même panier, ce n’est pas parce qu’elles refusent d’admettre qu’il existe des « hommes bien », respectueux des femmes, voire alliés actifs du féminisme (elles le savent, et nous le savons toutes), c’est parce qu’il n’existe à ce jour aucun moyen infaillible de distinguer avec certitude les hommes dangereux des « hommes bien ». Face à cette impossibilité potentiellement mortelle de faire le tri (la majorité des 87 000 femmes annuellement victimes de féminicide dans le monde pensaient sans doute initialement avoir épousé des « hommes bien »), la misandrie a le mérite d’éliminer tous les risques: pas de contacts avec les hommes, pas d’agressions.

Il n’est absolument pas indispensable d’être misandre pour être féministe, mais cela n’est pas interdit non plus–parce que le droit légitime à être misandre des femmes multitraumatisées par les violences masculines doit être respecté: face à l’impuissance (ou au manque de volonté politique) des pouvoirs publics et de la société à réduire les violences envers les femmes, leur misandrie est le seul moyen à peu près efficace qu’elles aient trouvé pour se protéger,–et c’est une autre violence patriarcale que de leur refuser.

EXTRAITS DE « WOMEN, THE LAST COLONY », de Maria Mies

Quelques extraits de ce livre, essentiel parce qu’il met parfaitement en lumière la base matérialiste de l’oppression des femmes: l’appropriation de leur travail non rémunéré, reproductif, et domestique, et de leur sexualité. Et le fait qu’en conséquence, le capitalisme ne pouvant se permettre de salarier cet indispensable travail féminin non rémunéré, il ne peut exister indépendamment du patriarcat.

« Jusqu’ici, les seules productrices d’êtres humains sont les femmes et leur utérus. Jusqu’ici, les hommes, et spécifiquement les capitalistes, à leur grand regret, ont été incapables de se libérer de leur dépendance à l’utérus. (à titre de compensation, ils ont créé Dieu, l’Entrepreneur, l’Homme). Et puisque, jusqu’ici, il n’y a eu aucun substitut pour remplacer l’utérus, les femmes, en tant que porteuses d’utérus, sont devenues le premier peuple sur lequel les hommes ont dû établir leur contrôle–et sera le dernier que les hommes renonceront à contrôler. Les hommes en général (et les capitalistes en particulier) ne peuvent pas abandonner leur contrôle sur la procréation, parce que c’est le processus de production le plus important, celui qui produit le plus important des moyens de production, la force de travail. En fait la capacité de produire des enfants n’a probablement jamais joué un rôle aussi central dans l’histoire que sous notre système actuel. Parce qu’aucun autre système n’a été aussi dépendant d’une massive destruction de la nature et de la force de travail humaine… Le capital est insatiable: il veut tout ce que la nature peut offrir, et il veut infiniment plus. »

« Les femmes et les peuples assujettis sont traités comme s’ils n’appartenaient pas à la société proprement dite, telle que constituée de travailleurs salariés masculins et de capitalistes. En réalité, ils sont traités comme des moyens de production ou des « ressources naturelles » telle que l’eau, l’air et la terre. La logique économique derrière cette colonisation est que les femmes (en tant que « moyens de production » de la production d’êtres humains), sont des biens qui ne peuvent absolument pas être produits par le capitalisme. Le contrôle sur les femmes et sur la terre est par conséquent le fondement de tout système d’exploitation. Comme il est capital de posséder ces « moyens de production », la relation avec eux est donc essentiellement l’appropriation: les femmes et les colonies sont appropriés comme « ressources naturelles »….Le concept de nature, qui est apparu avec le développement du capitalisme, était basé sur une définition économique de la nature: tout ce qui ne coûte rien, c’est à dire qu’on peut librement s’approprier sans limite a été défini comme « nature ». Cela incluait alors les femmes, la terre, l’eau, les autres « ressources naturelles », et les peuples colonisés et leurs terres.Et le moyen omniprésent pour maintenir cette relation d’appropriation est la violence…. Tout comme la « naturalisation » des colonies n’a pas été obtenue par des moyens pacifiques mais a été basée sur l’usage à grande échelle de la violence et de la coercition, le processus de domestication des femmes européennes (et plus tard nord-américaines) n’a pas été pacifique ni idyllique. Les femmes n’ont pas volontairement remis le contrôle de leur propre productivité, de leur sexualité et de leurs capacités reproductives à leur maris et à l’église et à l’Etat. C’est seulement après des siècles d’attaques extrêmement brutales contre leur autonomie sexuelle et productive que les femmes européennes sont devenues des « femmes au foyer » domestiquées et dépendantes: la chasse aux sorcières en Europe est le pendant des raids esclavagistes en Afrique. »

Vous n’aurez pas la paix

Le blog de Christine Delphy

Ni vous, ni nous, n’aurons la paix tant que vous, Christophe Girard, n’aurez pas démissionné de tous vos mandats électifs.

Vous avez suffisamment fait de mal dans votre fonction d’élu, depuis près de vingt ans, et votre mise en retrait du poste d’adjoint à la Culture de la maire de Paris ne nous fait pas oublier que vous gardez votre confortable mandat de conseiller de Paris.

Après les révélations dans la presse internationale et nationale concernant votre soutien à Gabriel Matzneff, notamment (pour ce qui nous concerne ici) après votre entrée en fonction à l’Hôtel de Ville, en qualité de maire adjoint et de maire d’arrondissement, il est impensable que vous continuiez à exercer un mandat au nom des Parisiennes et des Parisiens.

Voir l’article original 786 mots de plus

Peut-être, ce dont le féminisme a besoin, C’EST D’EXCLUSION, PAS D’INCLUSION

 

                                    PAR JOCELYN MACDONALD

A une époque où l’inclusion est devenue une priorité essentielle du féminisme, une idée fondatrice est tombée particulièrement en défaveur : le séparatisme. La simple accusation de ne pas être intersectionnelle (position qui est en fait impérative mais est souvent mal appliquée par les mêmes progressistes qui en appellent à l’inclusivité) suffit pour faire annuler les événements, et fermer les espaces et les organisations qui centrent les femmes. L’idée du séparatisme, même chez de nombreuses féministes, évoque les redoutables féministes de la Seconde vague aux aisselles poilues qui épèlent « women » avec un y, ou ces gouines imbaisables avec leur coupe « boule à zéro » (LOL). Vous verrez que le séparatisme est interdit chaque fois que n’importe quel groupe de femmes essaie d’organiser n’importe quoi, immanquablement. « Cet événement est pour toutes les personnes marginalisées par le patriarcat » diront les progressistes. Merci, mais tout le monde est marginalisé par le patriarcat d’une façon ou d’une autre.

Les féministes libérales et les hommes progressistes ont manqué un épisode : le féminisme consiste à se séparer d’un système qui maintient les femmes subordonnées aux hommes et leur prend des ressources qu’il redistribue aux hommes. La raison pour laquelle cette tactique devrait susciter notre hilarité est que notre patriarcat sait très bien que le séparatisme menace réellement la suprématie masculine. En fait, c’est le tout premier cocktail Molotov que les femmes lui balancent.

Si vous voulez vraiment savoir ce qu’il en est, lisez l’essai de Marilyn Frye « « Some Reflections on Separatism and Power ». Publié en 1997, il ne fait que 10 pages. Comme vous êtes une femme moderne, il est probable que vous lisez ceci sur votre téléphone portable, à votre travail, donc je vais-je le résumer pour vous aussi directement que possible.

Le féminisme est séparatiste

Frye explique que le féminisme est une philosophie qui n’est pas pour mais contre l’inclusion. Le paradigme dominant dit : « les hommes ont un droit sur le corps des femmes, sur le travail des femmes. Les femmes ne sont invitées à participer à la vie publique que si nous les hommes le décidons. Le féminisme dit : « non, ce n’est pas l’ordre naturel ou inévitable de la vie sur cette planète. Nous ne voulons pas participer à votre grande fête de l’hégémonie capitaliste impérialiste».

Le séparatisme masculin, c’est la norme des espaces de la vie quotidienne—le manspreading dans les trains, les sifflements dans l’espace public—jusqu’aux lieux suprêmes du pouvoir (faible représentation des femmes dans les gouvernements et dans l’industrie). Cela signifie que le séparatisme féministe est une rébellion—les femmes se retirent des institutions, des relations, des rôles et des activités qui sont définies par les hommes, au bénéfice des hommes et pour la préservation du privilège masculin.

Et voilà ce qui est vraiment important : cette séparation est initiée ou maintenue par les femmes à volonté. Il ne s’agit pas de prêcher pour une île de lesbiennes coupées pour l’éternité de la moitié de l’espèce humaine (ok, je ne serais pas contre, mais je dois admettre que ce n’est pas très pratique). Cela signifie plutôt que nous décidons quand le mur est élevé et pour combien de temps, et qui peut franchir la porte et qui reste dehors.

Les hommes sont des parasites

Ce qui risquerait d’attirer le plus d’ennuis à Frye aujourd’hui, c’est l’affirmation que la relation entre les hommes et les femmes est parasitique. La sagesse patriarcale dit que la femme est subordonnée à l’homme parce qu’il la protège et l’entretient. Mais les femmes ont toujours subvenu à leurs besoins matériels—en fait, si les hommes nous protègent et nous entretiennent, c’est dans la mesure où les structures du patriarcat sont organisées de telle façon qu’elles rendent difficile pour les femmes de subvenir à leur propre entretien.

Différentes études concernant le bonheur des couples hétérosexuels montrent que les hommes dans ces relations sont significativement plus heureux et en meilleure santé que les célibataires, tandis que l’inverse est vrai pour les femmes. Quand elles sont en couple avec des hommes, les femmes rapportent davantage de dépressions, une moins bonne santé et moins de stabilité que les hommes avec lesquels elles sont associées.

C’est très impopulaire de dire ça, vu que la plupart d’entre nous ont dans notre vie des hommes que nous aimons, que nous souhaiterions appeler nos « alliés féministes », en plus d’être aussi nos frères, nos pères, nos maris, nos copains. Le fait est cependant que le privilège masculin fait des hommes des voleurs de notre énergie mentale, spirituelle et physique, ou comme le disent certaines de mes sœurs préférées, de notre gynergie. Parfois, on a juste besoin de faire une pause, même avec ceux qui sont des hommes bien (#NotAllParasites).

L’accès est pouvoir

Frye l’explique ainsi :

« Les différences de pouvoir sont toujours manifestées sous la forme d’un accès asymétrique. Les super-riches ont accès à presque tout le monde, et presque personne n’a accès à eux. Les ressources de l’employé sont accessibles au patron, mais les ressources du patron ne sont pas accessibles à l’employé. Le parent a un accès inconditionnel à la chambre de l’enfant, l’enfant n’a pas un accès similaire à la chambre des parents. Le pouvoir total est un accès inconditionnel, l’impuissance totale est d’être inconditionnellement accessible. La création et la manipulation du pouvoir consiste en la création et la manipulation de l’accès ». Dans l’histoire du patriarcat, les hommes ont eu virtuellement un accès illimité au corps des femmes. Ils ont créé et préservé ça par le mariage, le refus de l’avortement, la sous-estimation du travail des femmes et d’autres dispositions trop nombreuses pour les énumérer. Quand les femmes coupent l’accès masculin à tous ces avantages, nous commençons à prendre le pouvoir, et ça rend les hommes enragés.

La définition est pouvoir

En patriarcat, les femmes sont définies comme ne pouvant pas dire non. Qu’il s’agisse de sexualité ou de nurturance et de complaisance, « la femme » est une personne qui a une capacité illimitée pour le sacrifice d’elle-même. En fait, elle n’existe que dans sa relation avec l’homme. Les hommes sont les humains par défaut, et les femmes sont leur reflet et leur ombre. Une femme qui se sépare défie cette définition.

Dans l’acte de séparation, les femmes agrandissent la notion de ce dont les femmes sont capables, de ce que nous paraissons être et de qui nous aimons. Les femmes inventent un nouveau langage, avec lequel elles se définissent elles-mêmes. Mais souvent nous ne pouvons pas changer le langage de ceux qui nous entourent. « Généralement, dit Frye, quand des femmes renégates nomment une chose d’une certaine façon et les suppôts du patriarcat d’une autre, ce sont eux qui l’emportent ». Mais même si le fait de dire quelque chose ne le fait pas exister, créer sa propre communauté crée aussi un espace pour partager son langage.

« Quand nous prenons le contrôle de l’accès sexuel aux femmes, de nos besoins matériels, de nos fonctions reproductives et de notre accès à la maternité, nous redéfinissons le mot « femme ».

Le séparatisme maintenant

Les hommes, bien entendu, sont des maîtres séparatistes. Ils refusent de faire de la place pour les femmes même dans des domaines aussi triviaux que les films et les jeux vidéos. Jetez seulement un œil à ce que les masculinistes disent sur « Mad Max Fury Road » et Gamergate. Lorsque les femmes par contre essaient de se séparer, de créer un espace pour elles, pour penser, pour se relaxer, pour guérir, pour s’organiser, pour apprendre, c’est tout l’enfer qui se déchaîne.

Les hommes terrorisent et espionnent leurs femmes même quand elles se terrent dans des refuges pour femmes battues. Elliot Rodgers a pénétré par effraction dans une sororité pour tuer des femmes parce qu’ils se sentait rejeté.

Dans 31 états américains, les violeurs peuvent poursuivre leur victime en justice pour avoir la garde de leurs enfants.

Mon bar lesbien local, le « Wild Rose », est plein de mecs hétéros qui viennent faire du tourisme à Lesboland. Cette année, il y a eu presque autant de mecs cis-hétéros qui ont participé à la marche lesbienne de Seattle que de non-binaires/queer/lesbiennes butch et femmes, ou femmes s’identifiant comme lesbiennes.

Le festival musical des femmes du Michigan n’existe plus. A son zénith, c’était le plus grand rassemblement de lesbiennes et de femmes qui aiment les femmes dans notre système solaire. Réfléchissez à ça juste une minute. Pensez à ce que l’on ressentait quand on venait de tous les coins du monde, de pays où c’est même illégal d’être lesbienne, de petites villes du Midwest où on n’a jamais vu de femme habillée en lesbienne butch (excepté dans vos rêves), d’arriver à cet endroit et de voir des femmes comme vous partout, de vous sentir en sécurité et libre d’être authentiquement vous-même. Maintenant, les féministes libérales, les masculinistes, les défenseurs des valeurs familiales et même—et c’est le plus difficile à avaler—la communauté queer se réjouissent de la destruction de ce festival (…) Cependant, les femmes et en particulier les lesbiennes ne sont toujours pas autorisées à se définir elles-mêmes, alors tout ça nous donne à nouveau envie de rire,  et nous partageons des articles de « Meninism au quotidien » (Everyday Feminism, site féministe libéral NDLT)  rappelant que le festival Michfest était mauvais et horrible.

Ce que tous les espaces séparatistes ont en commun, c’est d’être des espaces où les femmes peuvent se retirer quand elles le veulent. Elles ont toutes des raisons différentes de le faire. Elles ont toutes leur propre définition des critères de séparation, c’est-à-dire de ce que les personnes dans cet espace ont en commun. Et toujours elles sont menacées et attaquées quand elles le font, surtout par des hommes et parfois par les femmes qui les soutiennent.

Les arguments contre le séparatisme sont post-féministes. Ils prétendent que notre travail est fini et que les hommes ne sont pas responsables et complices de notre subjugation en tant que classe. Non seulement ces arguments font du mal aux femmes mais ils nuisent aussi aux hommes qui seraient nos alliés, parce qu’ils suggèrent que l’on ne peut pas refuser aux hommes l’accès aux femmes parce qu’ils sont trop fragiles. Ils suggèrent que les femmes bénéficient d’une identité purement relationnelle avec les hommes, alors que les femmes s’en sortent très bien avec leur propre identité. Pour les femmes courageuses, pour les féministes, ce qu’elles trouvent dans les forêts du Michigan, dans les demeures des Sept Sœurs, ou derrière tous les murs que les femmes ont érigés, c’est la possibilité de s’aimer elles-mêmes.

(traduit par Francine Sporenda)

Article en Anglais https://www.feministcurrent.com/2015/11/30/18995/?fbclid=IwAR3noSIF9Detsq67ZEHLTpNP2dqL3VpEOMeYfeTxH_cGqCoPHbgUrr17uJ8