PHILOSOPHE DE COMPTOIR

Voici quelques extraits commentés de « L’Essai sur les femmes » d’Arthur Schopenhauer:

« Ce qui rend les femmes particulièrement aptes à soigner, à élever notre première enfance, c’est qu’elles restent elles-mêmes puériles, futiles et bornées; elles demeurent toute leur vie de grands enfants, une sorte d’intermédiaire entre l’enfant et l’homme ».

Les femmes sont restées en effet puériles et bornées dans la mesure exacte où les hommes les ont confinées à la maternité et au soin des enfants. Stratégie patriarcale classique: limiter les femmes et leur reprocher leurs limitations, immanquablement qualifiées de « naturelles ».

« Les femmes sont uniquement crées pour la propagation de l’espèce, toute leur vocation se concentre en ce point, elles vivent plus pour l’espèce que pour les individus, et prennent plus à coeur les intérêts de l’espèce que les intérêts des individus ».

Les femmes portent les enfants, mais en quoi cela fait-il d’elles des êtres davantage créés pour la propagation de l’espèce que les hommes? Dont l’intervention est tout aussi indispensable pour la propagation de l’espèce: si les femmes avaient le pouvoir (et pouvaient de ce fait produire et contrôler les systèmes de représentation), on pourrait aussi bien considérer les hommes comme des étalons reproducteurs créés essentiellement pour la propagation de l’espèce.

Citant Rousseau: « Les femmes en général n’aiment aucun art, ne se connaissent à aucun et n’ont aucun génie.  » Et il complète: « dans le monde entier, ce sexe n’a pu produire un esprit véritablement grand, ni une oeuvre complète et originale dans les Beaux-arts, ni en quoi que ce soit un seul ouvrage d’une valeur durable ».

Le but de l’effacement patriarcal systématique des femmes écrivains, artistes, scientifiques etc. est justement de faire croire que les femmes créatrices n’existent pas. Mais aussi efficace qu’il soit, elles n’ont pu être complètement effacées, on redécouvre maintenant ces nombreuses créatrices délibérément « oubliées ». On peut citer de nos jours des dizaines de créatrices d’oeuvres « complètes et originales », et même plus originales que celles de Schopenhauer. Ridiculisant ainsi la risible prétention du mâle bombant le torse à l’exclusivité de la créativité artistique (à noter qu’au 19ème siècle, les hommes blancs portaient la même accusation d’incapacité artistique « naturelle » envers les peuples africains colonisés).

« Les femmes sont le sexus sequior, le sexe second à tous égards, fait pour se tenir à l’écart et au second plan (…) Il ne devrait y avoir au monde que des femmes d’intérieur appliquées au ménage et des jeunes filles aspirant à le devenir, et que l’on formerait non à l’arrogance mais à la soumission ». (…) Il est évident que la femme par nature est destinée à obéir ».

Consternant de niaiserie. Il est clair que Schopenhauer n’aime pas les femmes qui sortent de la case ménagère, que les « femmes savantes » lui font horreur. Mais si les femmes sont à ce point naturellement faites pour la soumission, pourquoi faudrait-il travailler ainsi à les soumettre? Si elles sont à ce point incapables d’accéder au monde des idées et de l’art, pourquoi serait-il si essentiel de leur en refuser l’accès? Contradiction de taille, la peur des femmes et l’irrationnalité s’insinuent derrière l’apparente sur-confiance virile.

Docte ignorance, aphorismes péremptoires, rodomontades virilistes, postures de supériorité renvoyant à un obscur sentiment d’imposture, on retrouve tout ça chez Nietzsche, dont le style doit presque tout à Schopenhauer, autant pour l’originalité masculine…

Pourquoi accorder une valeur au reste de l’oeuvre d’un philosophe à ce point formaté par les préjugés les plus communs de son époque? Les remarques banalement misogynes qu’il expose dans son ouvrage ne sont en rien différentes, sauf peut-être pour ce qui est de leur verbalisation un peu plus sophistiquée, des propos d’un beauf machiste lambda tels qu’on peut encore les entendre, avec très peu de changements, au zinc d’un bar PMU.

Pourquoi inscrire cet auteur au programme des lycées? Trouverait-on normal d’inscrire à ces programmes des philosophes affirmant grotesquement que les Africain.es et Africain-Américain.es sont « naturellement » incapables de peindre, de sculpter, d’écrire et de composer de la musique?

Les femmes doivent absolument faire le tri dans les « grandes oeuvres » et les « grands hommes » que le discours dominant, tel qu’il est véhiculé par l’enseignement secondaire et par les médias, leur intime d’admirer.

CONTRE L’EFFACEMENT DES SEXES,

Par Sylviane Agacinski

Article paru dans Le Monde du 6 Février 1999

Je publie cet article ancien, sans être d’accord avec la totalité de son contenu (Sylviane Agacinski n’est pas une féministe radicale, et ses positions sur la maternité sont essentialistes et maternistes). Néanmoins ce texte apporte un éclairage intéressant sur la controverse transgenre.

Les Françaises sont entrain de faire prendre au féminisme un tournant décisif. En réclamant, avec la parité, le partage effectif des responsabilités politiques, elles rejettent clairement l’idéologie « indifférencialiste » à l’abri de laquelle se perpétue, encore aujourd’hui, malgré l’égalité de droits, le monopole masculin du pouvoir.

La parité n’est pas, contrairement à ce qu’on peut lire ici ou là,une façon de laisser la nature« dicter le droit » (on sait bien quela nature en elle-même ne dit jamais rien) ; elle est une façon dedonner sens à l’existence sexuéedes humains. La nature n’a jamaisrien fondé : ni hier la hiérarchiedes sexes, ni maintenant l’exigencede leur égalité. Tout cela est politique de part en part.

En revanche, que l’être humainsoit sexué, qu’il naisse garçon oufille, qu’il puisse devenir père oumère (mais non les deux à la fois,telle est la contrainte de la dichotomie des sexes), cela n’est pas politique — quoi qu’en disent JudithButler (Gender Trouble, Routledge,1990) et quelques autres.

Contrairement à ce que l’onpense spontanément, ce n’estd’ailleurs pas la différence naturelle des sexes qui a pu légitimerleur inégalité, c’est plutôt une dénégation et une réduction de cettedifférence. Dans notre histoire, lesfemmes n’ont pas été considéréescomme des êtres « différents », incarnant l’humanité au même titreque les hommes, elles ont été définies comme des hommes incomplets et inférieurs. Elles étaientla figure défaillante de l’humanité,sa forme mineure, sa partie exotique et « particulière ». Il esttemps de comprendre que cette logique du manque et de l’inférioritén’est pas la logique de la différence.

Les paradoxes du féminisme— oscillant entre le particulier etl’universel — n’ont été que lacontrepartie des paradoxes del’androcentrisme identifiant l’universel au masculin.On peut sortir de ces paradoxesen montrant que l’humanité universelle n’est pas simple, maisdouble, qu’elle doit s’entendrecomme l’humanité de l’homme etde la femme — au même titre.

On comprend ainsi pourquoipenser la différence des sexes estune idée neuve, puisqu’il s’agit dereconnaître enfin la mixité du genrehumain, son existence originairement sexuée, sans modèle unique. En reconnaissant l’universalité de ladifférence, on peut échapper àcette logique aberrante de l’androcentrisme qui condamnait au « particularisme » toute revendicationféminine.

L’impasse de l’universalisme abs­trait, qui veut négliger la différence des sexes au profit du seul« êtrehumain », a d’ailleurs été signalée par Simone de Beauvoir dès l’intro­duction du Deuxième Sexe ; il est surprenant qu’on ne s’en souvienne pas. Elle nous prévient contre la tentation, qu’elle croit surtout amé­ricaine (!), d’effacer le sens du mot« femme », tandis qu’elle se moque de l’ouvrage« fortagaçant » de Dorothy Parker qui déclarait :« Tous, aussi bien hommes que femmes, nous devons être considérés comme des êtres humains » (Le Deuxième Sexe, Idées / Gallimard, 1978, p.13). Affirmation abstraite, commente justement Simone de Beauvoir, ajoutant :« Il est clair qu’aucune femme ne peut prétendre sans mau­vaise foi se situer par-delà son sexe. »

Et pourquoi une femme est-elle tentée d’effacer sa différence, et non un homme ? C’est qu’elle se sent« dans son tort » en étant femme, alors qu’un homme est« dans son droit » en étant homme. L’auteur du Deuxième Sexeest donc très conscient du piège androcentrique de l’abstraction (même s’il lui arrive trop souvent d’y tomber, notamment lorsqu’elle ne peut s’empêcher de traiter avec mépris tout trait féminin, essentiellement la maternité) et elle précise que la fuite « inauthentique » dans l’abs­traction de l’être humain trouve sa source dans… le rationalisme et la philosophie des Lumières. Nous voilà donc revenus en Europe, ce qui prouve que le différend franco-américain est moins simple qu’il ne paraît.

Comme on le sait, en effet, cer­taines Françaises farouchement an­tiparitaires, qui se réfugient dans l’abstraction et refusent de revendi­quer leurs droits en tant que femmes, se flattent d’universalisme et accusent les Américaines de différencialisme. Nous ne devons pas nous laisser enfermer dans cette fausse alternative, qui recouvre en réalité deux façons, toutes les deux néfastes, d’effacer la différence des sexes et de ne pas reconnaître son caractère universel.

L’effacement « français » pro­cède en noyant les deux sexes dans un humanisme abstrait d’où surnage le modèle unique d’un être humain sexuellement neutre. L’effacement « américain » procède en noyant les femmes dans un parti­cularisme généralisé où se re­trouvent des minorités de toutes sortes (ethniques, religieuses, cultu­relles, etc.), et les deux sexes fi­nissent par être considérés comme de pures « constructions », quand ils ne sont pas la conséquence de mo­dèles culturels hétérosexuels (« heterosexual matrix »), comme chez Ju­dith Butler.

Le nouveau féminisme français récuse à la fois ces deux types de neutralisation des sexes en affirmant la dualité sexuelle comme la seule différence universelle au sein de l’humanité. C’est pourquoi il a pu concevoir l’idéal de la parité en politique.

Alors, oui, évidemment, en tant qu’elle caractérise a priori tout être humain, donc qu’elle est universelle, la différenciation des sexes peut être dite « naturelle ». En dépit des valeurs et des interprétations qu’elle reçoit (historiquement et culturellement variables), la diffé­rence masculin/féminin structure l’existence humaine et, au-delà, le règne des vivants.

Je laisse à ceux qui pensent par slogans — hommes ou femmes — la sottise de dire que la nature est de droite, voire d’extrême droite ! Je ne leur reproche même pas de ne pas avoir lu Rousseau qui fait de la nature l’usage que l’on sait, et qui n’a pas été exactement l’inspirateur de la droite en politique, mais de ne pas avoir conscience qu’il n’y a que des usages de la nature, sociaux, politiques, etc., qui sont toujours des interprétations sans vérité ul­time. La nature n’en demeure pas moins, avec son histoire, le nom de ce que l’on ne peut créer ni inven­ter, et qu’on ne saurait simplement nier par une décision péremptoire. De plus, au nom de quel idéalisme devrions-nous oublier ou dénier notre appartenance au monde des vivants ?

Aujourd’hui, aveuglés par les mi­rages de la puissance technique, nous voudrions vaincre la vieillesse et la mort, ou même surmonter notre condition en changeant de sexe ou en fabriquant des em­bryons en laboratoire, à partir de matériaux génétiques prélevés sur des individus. Ceux qui, des deux côtés de l’Atlantique, prônent l’ef­facement de la différence des sexes,se félicitent sans doute de ces « progrès » et des nouvelles libertés qu’ils offrent aux individus. Que chacun puisse donner la vie tout seul et devenir à la fois père et mère grâce aux techniques de pro­création médicalement assistée leur semble être un progrès vers l’auto­nomie individuelle. Même Robert Badinter ne voit là rien qui pose problème, pas même le recours aux mères porteuses qui s’apparente, selon lui,« à une simple adoption par anticipation »(Le Débat, no 36, Gallimard 1985, p.10).

En fait, ceux qui, par crainte d’un prétendu « naturalisme », récusent toute inscription de la différence des sexes dans le droit se préci­pitent aveuglément dans les bras de la technique, comme si elle devait désormais, à elle seule, fonder le droit. Avec une certaine cohérence, ce sont les mêmes, de Robert Ba­dinter à Evelyne Pisier, qui condamnent la parité et légitiment le droit aux enfants « biologiques ou adoptés » pour les couples du même sexe. La différence des sexes ne leur semble pas digne d’intéres­ser le droit, mais la biologie prati­quée en laboratoire justifie, selon eux, tous les droits. Demain, on pourra sinon abolir la différence entre les hommes et les femmes, du moins faire qu’ils n’aient plus be­soin l’un de l’autre. Les enfants« biologiques » ne naîtront plus d’hommes et de femmes, mais se­ront fabriqués à partir de matériaux génétiques, comme n’importe quel produit. Cette possibilité ne dessine pas un progrès mais une inquié­tante mutation de l’espèce. Elle de­vrait nous rendre conscients du fait que les sociétés humaines ne sont peut-être pas fondées sur des agglomérations d’atomes indépen­dants.

L’existence des deux sexes met chacun à l’épreuve d’une finitude qui l’empêche de se prendre, à lui seul, pour l’incarnation de « l’homme » et qui l’oblige à coexister avec l’autre (mais pas nécessairement à se définir comme hétérosexuel). Cette dualité ne pré­suppose rien d’une essence de l’homme, au sens générique, ni d’une essence de l’homme ou de la femme : elle confronte simplement chacun à l’hétérogénéité du genre humain et laisse dans nos corps et nos esprits la trace de l’autre.

Si l’on peut cependant parler d’un tournant, par rapport au che­min tracé par le premier féminisme et par Simone de Beauvoir, c’est qu’elle n’a pas vu que, pour réaliser l’égalité entre les sexes, les femmes ne pouvaient pas simplement accé­der au monde tel qu’il était, qu’elles devaient le transformer, le dé­construire. Qu’il ne suffisait pas, par exemple, qu’une femme de­vienne professeur, philosophe, ou citoyenne pour faire s’écrouler les constructions théoriques ou poli­tiques androcentriques. Le pro­blème pratique et politique des femmes, de leur place et de leur statut, ne pouvait pas se résoudre par leur « assimilation », par leur accession au monde bâti et pensé par des hommes, car la hiérarchie masculin/féminin était encore là dans ce monde, présente, effi­ciente, théorisée.

C’est ce que j’ai découvert, pour ma part, en devenant professeur de philosophie. Enseignant Platon ou Kierkegaard, je m’apercevais que je n’avais pas affaire aux spéculations de sujets universels et neutres, mais bien à des sujets philosophiques sexués, dont les concepts mêmes étaient pénétrés de la hiérarchisa­tion masculin/féminin. Sans imagi­ner a priori une divergence systé­matique des points de vue masculin et féminin — qui n’existe pas tou­jours —, il faut pouvoir analyser, lorsqu’elle apparaît, la part d’androcentrisme dans les construc­tions théoriques. Pourquoi une part importante de l’innovation en phi­losophie et en sciences humaines est-elle aujourd’hui l’œuvre de théoriciennes ? Parce qu’elles opèrent un déplacement du regard à l’intérieur de leur discipline.

Il est nécessaire, par exemple, d’interroger la très ancienne exclu­sion de la question de la procréa­tion dans la philosophie. J’ai essayé de le faire dans mon livre Politique des sexes (Seuil, 1996) en deman­dant pourquoi, depuis Le Banquet de Platon, le philosophe doit choi­sir entre l’amour des idées (et de l’âme des garçons) et le désir d’une descendance (donc des femmes). La métaphysique, bâtie sur un rejet « viril » de la chair et de la femme, a laissé des traces dans toutes ses constructions conceptuelles, jusque dans les façons modernes d’oppo­ser le sujet et l’objet ou l’activité et la passivité. C’est toujours le fémi­nin que le philosophe a abaissé, avec le corps, la matière, la nature. Si l’on ne voit pas le rapport entre certaines hiérarchies conceptuelles et la hiérarchie des sexes, on ap­plique les concepts classiques sans travail critique et l’on reste à l’inté­rieur de systèmes marqués par l’androcentrisme.

Ce travail a toujours été entravé, en France, y compris chez les femmes, par la tentation perma­nente de sacrifier la question de la différence à celle d’un universel trompeur ou d’une égalité juridique abstraite. Dite aussi« républi­caine », cette égalité, qui implique que le citoyen n’est ni homme ni femme puisque tous sont égaux de­vant la loi, interdit en effet toute revendication des femmes en tant que telles et les oblige à s’accommoder de la survivance de l’ordre androcentrique. Ce piège avait de quoi séduire les féministes, pressées, dans un premier temps, de s’identifier aux hommes pour mieux sortir de leur condition.

Après tout, cette identification n’a pas été simplement négative : elle a permis aux femmes de rompre avec les modèles dans les­quels leurs mères avaient été en­fermées, mais, rejetant tout héri­tage« féminin », le féminisme s’est alors nourri de misogynie. La plupart des femmes de ma génération pour qui la liberté primait tout — et c’est en quoi nous fûmes passion­nément beauvoiriennes — ont opté d’abord pour cette identification aux hommes et renié les « modèles maternels », en tous les sens du terme, puisque c’est dans la famille que s’institutionnalisait encore la subordination des femmes. Le choix de l’indépendance écono­mique et la critique du mariage caractérisèrent très souvent la façon de voir des jeunes filles de ma gé­nération (et ce mot même de « jeune fille » garde le parfum de cette époque).

Le« féminin » fit pourtant re­tour, notamment avec le corps et la sexualité. Dans les années 60 et 70, la conquête de la contraception et les luttes pour l’IVG manifestèrent clairement la réalité dissymétrique des sexes et firent prendre conscience aux femmes de la spéci­ficité de leur propre libération. Le discours des femmes en tant que telles n’était plus tabou, d’autant que des discriminations en tout genre continuaient à sévir, en dépit de l’égalité de principe et malgré le rêve d’indifférenciation des sexes. L’idéal ne fut donc plus de devenir des hommes comme les autres, mais d’affirmer la différence dans l’égalité.

La maîtrise de la fécondité per­mit aussi de repenser la maternité autrement : comme une force, comme la satisfaction d’un désir profond — donc comme une liber­té —, enfin comme une expérience privilégiée de la responsabilité. Sur ce point, Simone de Beauvoir ne pouvait plus nous guider, elle qui avait écrit que la procréation ne comporte « aucun projet » et pour qui l’enfantement n’était qu’une« fonction naturelle » dépourvue de sens, essentiellement aliénante.

Librement choisie, émancipée du point de vue masculin, la maternité devenait non seulement une liberté mais un privilège. À tel point que les hommes se trouvent au­jourd’hui, d’une certaine façon, dé­munis de cette puissance que la do­mination patriarcale leur a si longtemps assurée : la maîtrise de la descendance. Les conditions sont peut-être ainsi remplies pour que les hommes et les femmes éta­blissent de nouveaux rapports, fon­dés sur le respect de leur différence et de leur égalité.

Sur la scène politique, c’est l’idée de parité, depuis le début des an­nées 90, qui représente une façon de donner un nouveau contenu à l’égalité politique. Dans une démo­cratie représentative, et hors les cas de référendum, ce sont les repré­sentants qui exercent normalement la souveraineté qui appartient au peuple tout entier. Si à l’Assemblée nationale et au Sénat siègent 90% d’hommes, on est conduit à consta­ter ici, sans même parler d’autres lieux, un quasi-monopole masculin du pouvoir qui prive les femmes de l’exercice de la souveraineté.

Cette privation ne vient pas de ce qu’elles ne veulent pas être candi­dates, ni de ce que les électeurs ne votent pas pour elles, mais du fait que les partis politiques, vieux terri­toires masculins, quand ce n’est pas « machistes », ne les désignent pas comme candidates. Ils opèrent de fait une constante discrimination positive à l’égard des hommes, pro­longeant l’héritage d’une Répu­blique jadis tout entière inspirée par les modèles antiques. La ques­tion de ce que doit être une démo­cratie avec les femmes, qui n’a ja­mais été traitée, se pose donc aujourd’hui en France avec une ur­gence particulière.

Jusqu’à présent, le Conseil consti­tutionnel a toujours considéré que la Constitution de 1958 ne permet­tait pas à la loi de faire la distinction entre les hommes et les femmes, par exemple sur les listes électo­rales. Le droit devrait ainsi rester neutre à l’égard des sexes, alors que la société ne l’est pas.

A l’inverse, si l’on accorde que les deux sexes constituent universelle­ment l’humanité, il est légitime de repenser la souveraineté du peuple en tenant compte de sa double composition. En ce cas, les femmes doivent pouvoir non seulement élire les représentants, mais, elles aussi et au même titre que leurs concitoyens, représenter le peuple (il n’est évidemment pas question d’une représentation séparée des hommes et des femmes). Il faut donc qu’elles puissent accéder à la candidature, contrairement à ce qui se passe aujourd’hui dans les partis. L’enjeu de la modification de la Constitution est de sortir d’un faux universel en reconnaissant que hommes et femmes doivent égale­ment accéder aux mandats et aux fonctions électives, et en permet­tant à la loi de corriger, dans notre démocratie, l’effacement des femmes.

LA FETE DES MERES, INSTRUMENT DE LA PROPAGANDE NATALISTE

La fête des mères est une invention des milieux conservateurs qui s’inquiétaient dès le 19ème siècle de la baisse de la natalité en France et du fait que le recul démographique qu’elle entraînait allait causer un affaiblissement désastreux du pays face à la menace allemande. Contre cette alarmante baisse des naissances, il fallait urgemment mettre en oeuvre une politique nataliste énergique. L’idée d’une fête des mères émerge ainsi peu à peu, d’abord dans un groupe créé en 1896 par le médecin et démographe Jacques Bertillon, nommé « Alliance nationale pour l’accroissement de la population », qui s’était donné pour objectif de diffuser la propagande nataliste dans les milieux politiques conservateurs, afin que les politiciens ainsi alertés fassent passer des législations favorisant la natalité et les familles nombreuses.

Parmi les mesures envisagées, la création d’une journée honorant les mères de famille. L’idée suscite un intérêt croissant, et en 1926, le gouvernement institue une « Journée des mères de familles nombreuses », qui est le volet idéologique de sa politique nataliste: des « médailles de la famille française » sont ainsi décernées aux mères méritantes.

Mais c’est Pétain qui consacrera officiellement la célébration de la fête des mères en mai 1941 et lui donnera une importance toute spéciale, déclarant aux mères françaises que  » vous seules savez donner à tous ce goût du travail, ce sens de la discipline, de la modestie, du respect qui font les hommes sains et les peuples forts. Vous êtes les inspiratrices de notre civilisation chrétienne »

La fête des mères, dès l’origine, a donc eu pour objectif d’inciter les femmes à faire plus d’enfants, donc à se sacrifier encore plus pour leur famille et pour le bien de la patrie, à qui il fallait fournir de la chair à canon fraîche après les très lourdes pertes occasionnées par la Première guerre mondiale.

Ce qui est a impulsé la création de cette fête, c’est la réalisation qu’il est impératif, pour assurer la reproduction sociale et la puissance de la nation, que les mères acceptent l’exploitation (inhérente à la maternité en système patriarcal) qu’elles subissent, et même qu’elles en soient fières: les milliers d’heures de travail maternel et domestique que vous assumez ne sont pas rémunérées, vous êtes abandonnées et méprisées en tant que mères toute l’année, mais une fois par an, on va vous abreuver de belles paroles sur la grandeur de votre sacrifice, encenser le caractère écrasant mais absolument vital de votre travail maternel, rappeler qu’on vous aime et qu’on vous respecte plus que tout au monde, et autres fariboles patriarcales.

Autrement dit, on vous met sur un piédestal pendant 24h, mais vous continuez à trimer gratuitement comme des esclaves et avec le sourire le reste de l’année, avec très peu d’aide des hommes et de l’Etat.

 C’est important de souligner que l’institution de la fête des mères, dans sa motivation, est foncièrement anti-féministe: c’est un rappel à l’ordre: femmes, votre fonction principale, votre plus belle réussite en tant que femmes est de faire des enfants, pour l’économie et pour la patrie–ne l’oubliez jamais.

Plus une société glorifie la maternité (exemple la Russie), plus les mères y sont exploitées: car c’est justement pour leur faire oublier qu’elles sont exploitées qu’on les glorifie.

« Les frères avant les meufs »: QUAND DES HOMMES DE GAUCHE SONT ACCUSES DE VIOL

On constate une fois de plus, à l’occasion de l’affaire Taha Bouhafs, que des féministes soutenant la gauche radicale témoignent d’une indulgence surprenante envers des hommes de gauche manifestement sexistes (sur la base des propos qu’ils tiennent) et accusés de violences sexuelles par plusieurs femmes. Et Taha Bouhafs n’est pas le premier à bénéficier de cette indulgence: dans plusieurs appels à signer des pétitions contre l’extradition de Julian Assange passés récemment sur Facebook, des féministes présentaient celui-ci comme un authentique héros progressiste, un innocent injustement persécuté par les autorités américaines parce qu’il aurait courageusement levé l’omerta sur certains de leurs agissements. Dans ces plaidoyers pro-Assange, aucune mention des accusations de viol qui pèsent sur lui—sauf pour l’en blanchir : il aurait été piégé par la CIA, avec la complicité de deux femmes qui auraient joué le rôle de « honeypot » (appât) pour l’attirer dans ce piège.

Bref rappel des faits : Assange, qui s’est présenté initialement comme un homme de gauche, (il a soutenu Bernie Sanders, leader de l’aile gauche du parti démocrate, au début de la campagne présidentielle de 2016) a été accusé de viol et d’agressions sexuelles par deux Suédoises, Ana Ardin, militante de gauche et Sofia Wilen, photographe. C’est lors d’une tournée de conférences en Suède, organisée par Ardin qui l’a hébergé chez elle, qu’Assange a eu des rapports sexuels sans préservatif avec l’une de ses accusatrices alors qu’elle était endormie et a également contraint l’autre à des rapports sexuels non-protégés auxquels elle n’avait pas consenti. Cette femme rapporte qu’elle lui a demandé si « il avait mis quelque chose » (if he wore anything), à quoi Assange, en parfait goujat, aurait répondu, « oui, je t’ai mise » (I am wearing you) (1).

Ayant appris que, durant son séjour en Suède, Assange avait eu des rapports sexuels avec plusieurs autres femmes, elles ont exigé qu’il se fasse tester pour des MSTs, pour le HIV en particulier, ce qu’il a refusé. Elles ont alors pris contact avec la police. Aux policiers qui ont reçu leur plainte, elles ont déclaré qu’au départ, elles étaient d’accord pour avoir des relations sexuelles avec lui–mais pas dans les conditions qu’il leur a imposées, et qu’au cours de leur relation, son comportement était devenu abusif.

En 2012, une demande d’extradition vers la Suède a été formulée par la justice suédoise dans le cadre de son enquête sur ces faits, les chefs d’accusation retenus contre Assange étant « agressions sexuelles (deux agressions), coercition illégale et viol ». La demande ayant été acceptée, celui-ci, redoutant de répondre de ses actes devant la justice suédoise, a pris la fuite et a obtenu le droit d’asile à l’ambassade d’Equateur à Londres. L’enquête n’a pu aboutir, bien que la procureure suédoise ait noté que « les témoignages des plaignantes étaient crédibles » et que cinq autres témoins se soient manifestés et aient fourni des précisions complémentaires étayant leur témoignage (2).

La raison originelle pour laquelle Assange s’est réfugié à l’ambassade d’Equateur n’est donc pas politique; contrairement à ce qu’il voudrait faire croire, il n’est pas un réfugié politique fuyant les persécutions de la justice américaine et sa fuite évoque plutôt celle, peu glorieuse, de Roman Polanski confronté à des accusations de viol sur mineure aux Etats-Unis: c’est pour échapper à la justice suédoise qui n’avait aucune intention de l’extrader vers les Etats-Unis et qui voulait seulement l’interroger au sujet des plaintes portées par ces deux femmes, et parce qu’il savait que les chefs d’accusation retenus contre lui étaient passibles de 4 années de prison qu’il s’est terré à l’ambassade d’Equateur (3). Mais les progressistes et féministes qui défendent Assange avancent qu’il n’est pas coupable puisqu’en 2019, après diverses péripéties, la justice suédoise a abandonné définitivement les poursuites.

D’abord, il faut rappeler qu’en Suède comme en France, de nombreuses affaires de viol où la culpabilité de l’accusé ne fait aucun doute se terminent néanmoins par un sans suite ou un non-lieu. Et en effet, l’explication donnée par la procureure Eva Marie Persson à l’abandon de cette affaire par la justice suédoise n’est nullement qu’Assange est innocent des faits qui lui sont imputés: selon elle, une dizaine d’années après les faits, « les preuves avaient perdu de leur consistance parce que les souvenirs des témoins s’étaient estompés », et si les poursuites ont été abandonnées, c’est au nom du « statute of limitation » (prescription) (4).

L’une de ses victimes suédoises a défini Assange comme « un homme qui a une attitude tordue avec les femmes et est incapable d’accepter un “non” comme réponse » (a man who has a warped attitude against women and doesn’t take no for an answer)(5). Cette « attitude tordue » est confirmée par des déclarations faites par Assange lui-même; ainsi, dans une transcription figurant dans le dossier d’instruction suédois, il reconnait « vouloir féconder des femmes, et qu’il les préférait vierges parce qu’il serait le premier à les féconder » (6). Il semble qu’Assange ait avancé dans son projet d’insémination à grande échelle: à la date de 2022, il se vante d’avoir à son actif cinq ou six enfants, avec au moins quatre femmes différentes.

Engagé dans une longue bataille pour la garde de son premier enfant, Daniel, avec sa première femme qui l’a mis au monde alors qu’elle avait 17 ans, il vient d’en avoir deux autres avec son avocate sud-africaine, Stella Morris, conçus alors qu’il était réfugié à l’ambassade d’Equateur où il a passé 7 ans, séjour qu’il présente volontiers comme s’étant déroulé dans des conditions d’une dureté insupportable. Le personnel de l’ambassade, lui, confiait qu’à la longue, c’est la présence de l’inventeur de wikileaks qui était devenue éprouvante : peu à peu, celui-ci avait occupé plus du tiers du rez-de-chaussée de l’immeuble et interdisait l’accès de ses quartiers aux autres résidents, il a hacké leur système informatique, il recevait un flux ininterrompu de visiteurs (dont Pamela Anderson, Vivienne Westwood et Yannis Varoufakis), fatiguait tout le monde par ses exigences et ses accès de colère et coûtait jusqu’à 95 000 $ par mois en frais de sécurité. Le gouvernement équatorien a fini par jeter l’éponge et a révoqué l’asile accordé à cet hôte encombrant (7).

Dans des interviews, Assange a tenu des propos d’un antiféminisme virulent. Au « Sunday Times », il a affirmé en décembre 2010 qu’en Suède, « il était tombé dans un nid de frelons de féministes révolutionnaires », qu’il avait été la cible d’une « conspiration féministe démente » et que la Suède était « l’Arabie saoudite du féminisme » (8).

Donc, pour lui, une femme qui refuse d’être violée pendant son sommeil est une féministe révolutionnaire, et ce refus serait l’expression d’un fondamentalisme féministe aussi extrémiste et pernicieux que le fondamentalisme islamiste. Assange ne saurait avouer plus clairement que, pour lui, accéder au corps des femmes est un droit, que le simple fait de poser des limites à ses exigences sexuelles est inacceptable et signale la récalcitrante comme folle et agressivement misandre. Dans sa vision, et comme son comportement l’a mis en évidence en Suède, les militantes de gauche constituent une sorte de vivier de partenaires sexuelles dans lequel il peut puiser à son gré, un harem à disposition sur lequel, en tant que leader progressiste, il possède un droit de cuissage naturel et inaliénable.

Sans surprise, il a traîné dans la boue ses accusatrices qu’il a traitées de menteuses, de «putains» et de « traîtresses » instruments de la CIA (9). Pourtant, détail embarrassant, une de ces affabulatrices qui « auraient tout inventé » a pris une photo-souvenir de lui chez elle, nu dans son lit (10).

Et comme un seul homme, les figures de proue de la gauchosphère américaine et mondiale, les Chomsky, les Corbyn les Lula da Silva, les Varoufakis ainsi qu’Amnesty International, l’ACLU etc. se sont rangés en bon ordre derrière Assange et ont repris ses accusations. Vilipendées et harcelées sur les réseaux sociaux, ses deux accusatrices ont été outées par ses supporters, menacées de viol, leurs photos et leurs coordonnées ont été diffusées sur le net et elles ont vécu dans la peur pendant des années, comme le raconte Ana Ardin dans son livre « Dans l’ombre d’Assange ». 

Quelles étaient les accusations formulées par ces hommes (et ces femmes) de gauche contre Ardin et Wilen dans les médias et sur les réseaux sociaux? Les thèmes classiques, ceux que l’on retrouve à chaque fois qu’une femme anonyme accuse un homme connu de violences sexuelles: « c’est une allumeuse, elle veut attirer l’attention sur elle et avoir son quart d’heure de célébrité, une profiteuse qui n’en veut qu’à son argent, une déséquilibrée hystérique, une mythomane, une féministe radicale qui hait les hommes ». Les mêmes accusations dont Naffissatou Diallo a été accablée quand elle a révélé son agression par DSK, les mêmes stéréotypes misogynes que l’on retrouve dix ans plus tard sur les réseaux sociaux à propos d’Amber Heard, et auxquels #metoo n’a apparemment rien changé.

A la base de ces accusations, il y a la croyance absurde que les victimes de violences sexuelles qui portent plainte contre un VIP le font soit parce qu’elles sont folles, soit pour en retirer des avantages matériels (voire, contradictoirement, les deux). Alors qu’au contraire le fait de porter plainte ou simplement de divulguer de tels faits ne rapporte le plus souvent à la victime qu’une triple dose de revictimisation: des démêlés judiciaires coûteux et sans fin, un stress psychologique et physique énorme, voire un lynchage en bonne et due forme par les médias et les réseaux sociaux: porter plainte contre des hommes violents, ce n’est jamais profiter mais s’exposer.

Et Assange n’hésite pas à en remettre régulièrement une louche sur wikileaks et twitter: « le féminisme est un instrument réactionnaire pour inciter l’Etat à censurer et emprisonner » (11). « Est-ce que le féminisme moderne a un problème avec le droit à la libre parole? » (12) « Est-ce que le féminisme moderne est devenu un instrument réactionnaire pour la censure d’Etat, la répression et la guerre? » (13). On peut voir ici que ce qui suscite son indignation, ce n’est pas les violences sexuelles masculines mais au contraire leur répression (très partielle) par la justice.

Lorsqu’il a lancé wikileaks, Assange s’est présenté comme un lanceur d’alerte intrépide, un champion de la transparence, un justicier médiatique au service de la vérité qui osait révéler les mensonges d’Etat, tacler l’impérialisme américain, divulguer les sales petits secrets du gouvernement, de la CIA, de l’établissement militaro-industriel etc., en toute liberté, sans avoir les mains liées par une quelconque loyauté à un parti politique. Sur la page d’accueil de wikileaks de 2007 figurait cette irréprochable profession de foi: « moins de corruption, une meilleure gouvernance, et des démocraties plus fortes » (14): il s’agissait pour lui de « faire le boulot que les médias de masse ne font pas » (15). A priori un projet parfaitement légitime et même nécessaire.

Et wikileaks a initialement révélé des informations que les citoyens américains avaient le droit de connaître sur leur gouvernement, ses opérations de désinformation et ses interventions militaires injustifiables, en particulier à l’occasion des guerres d’Irak et d’Afghanistan. Mais rapidement, il s’est avéré qu’en fait de « démocraties plus fortes», ces révélations scandaleuses avaient surtout pour effet de les affaiblir, tandis que wikileaks témoignait d’un désintérêt total pour les abus de pouvoir et les violations des droits humains commis massivement dans les démocratures, en particulier en Russie. Et si l’on examine les documents publiés durant cette période par ce site, il apparaît en effet qu’un nombre important d’entre eux « ont été bénéfiques au Kremlin au détriment de l’Occident » (16).

Et que pareillement, loin d’être scrupuleusement neutre en matière de politique intérieure, Assange évitait soigneusement de mettre le nez dans les affaires des Républicains et que les déballages de linge sale sur son site ne visaient que le parti Démocrate: le scoop majeur qui a attiré l’attention mondiale sur wikileaks, c’est la révélation du contenu des boîtes mail de John Podesta, directeur de campagne d’Hillary Clinton, et du Comité national démocrate–mais le succès de cette magistrale opération de piratage n’est même pas à porter au crédit de wikileaks, ses auteurs appartenaient à “un groupe proche du Kremlin” qui les a simplement communiqués à Assange (17).

Et le silence de wikileaks au sujet des grenouillages et de la fascisation du parti Républicain s’est rapidement transformé en soutien objectif à Trump lors de la campagne présidentielle de 2016, durant laquelle ce site a relayé systématiquement des informations, souvent fausses, favorables au candidat républicain. Finalement, dans un tweet, Assange a tombé le masque: « nous croyons que ce serait bien mieux si le parti Républicain gagnait » (18). Trump, renvoyant l’ascenseur, a twitté « I love wikileaks ».

Plus grave encore, le outing des données personnelles des membres du parti Démocrate a fait d’eux, comme les accusatrices d’Assange, la cible d’un harcèlement en ligne intensif et de vols d’identité (19). Et lorsque wikileaks a publié des milliers de documents classifiés américains à caractère diplomatique ou militaire, les noms d’Afghans travaillant secrètement pour l’armée américaine lorsqu’elle occupait ce pays ont été mis sur la place publique, les livrant ainsi à une probable exécution par les talibans.

Avec le temps, le tropisme pro-russe d’Assange n’a fait que s’accentuer: après la coopération entre hackers poutinistes et wikileaks lors de l’affaire Podesta, le Kremlin a systématiquement défendu Assange en butte aux accusations de trahison et d’espionnage pour lesquelles il est toujours recherché par la justice américaine: en 2011, un visa russe lui a été accordé, et l’ambassadeur de Russie à l’OTAN l’a proposé pour le prix Nobel de la paix (20). Il a même été salarié par le Kremlin, en tant que journaliste vedette pour la chaîne de télévision Russia Today qui, en 2011, lui a confié une émission régulière au cours de laquelle il interviewait des personnalités politiques et qui était pour lui l’occasion de donner libre cours à son anti-américanisme obsessionnel et de propager libéralement les théories complotistes concoctées par Moscou.

 Lorsqu’il s’est mis à couvert à l’ambassade d’Equateur, il a même été question, dans des discussions entre des diplomates russes et des proches d’Assange, d’organiser une opération spéciale pour l’exfiltrer en Russie, mais cette opération « a été abandonnée car trop risquée » (21). Et plus tard, lors de l’arrestation d’Assange par la Grande-Bretagne en 2019 et son incarcération à la prison de Belmarsh, Poutine lui-même est intervenu en sa faveur, déclarant que cette arrestation était injuste et questionnant sa légitimité démocratique (« C’est ça, la démocratie? » a t-il déclaré) (22).

Ainsi Assange qui dénonçait le mensonge d’Etat américain s’est mis au service (rémunéré) du champion toute catégorie du mensonge d’Etat, la Russie de Vladimir Poutine. L’homme qui voulait rendre les sociétés occidentales plus authentiquement démocratiques a fait allégeance à un dictateur.  Ce champion de la liberté de la presse a vendu ses talents de journaliste à un autocrate qui a depuis longtemps supprimé toute liberté de la presse en Russie. Comble d’incohérence idéologique, Assange,  par rejet de l’impérialisme américain, s’est jeté dans les bras de l’impérialisme russe. Et on a vu ce qu’il en est de son comportement avec les femmes. « Un rebelle combattant le pouvoir ou un goujat narcissique pour qui les femmes ne sont que des servantes ou des sex toys? » s’interroge l’auteur de cet article (23).  « Idiot utile du Kremlin, intéressé par la notoriété et l’autopromotion » suggère Le Monde (24) Plus crûment, Charlie Hebdo résume le contraste entre son image publique et la réalité : « Assange ou asshole? » (25). Renégat politique, opportuniste vénal, complice d’autocrates sanglants, prédateur sexuel sans états d’âme, mentalité vulgaire de rock star collectionneur de groupies, antiféministe revendiqué, idole des masculinistes, Assange est l’incarnation archétypique de ces imposteurs du progressisme dont les comportements personnels sont en contradiction totale avec les postures politiques.   

Mais une certaine gauche se cramponne obstinément à son idole et refuse de déboulonner la statue aux pieds d’argile. Pas question pour eux d’abandonner leur fantasme du héros martyr de la lutte contre les médias corrompus, du chevalier blanc de la rébellion contre la violence d’Etat: non seulement Assange est intouchable mais il a fait l’objet (en 2011 et 2021) d’autres nominations au prix Nobel de la paix: il n’y a pas que les Russes qui considèrent qu’un homme accusé de viol mérite le prix Nobel de la paix.

Même des féministes de la gauche radicale n’hésitent pas à reprendre l’argument que les accusations de viols qui pèsent sur lui ne peuvent être qu’un coup monté par la CIA. Donc pour elles, tant que des femmes accusent de violences sexuelles un homme qui n’est pas de leur bord, ces accusations sont crédibles mais dès lors qu’il s’agit d’un homme de gauche, elles ne le sont plus: dans ce cas, c’est forcément un complot organisé par ses adversaires politiques pour le discréditer. L’argument du complot fomenté par des adversaires politiques, excellente stratégie pour disculper des hommes publics accusés de viol. On l’a vue à l’oeuvre pour dédouaner DSK, pour Tron, pour Tariq Ramadan (« un coup des islamophobes »), pour Beaupin, pour Hulot, pour Darmanin. Et pour Taha Bouhafs au sujet duquel la position initiale de LFI, heureusement corrigée lorsque ses agressions ont été (re)connues, a été que les attaques contre lui étaient motivées par le racisme. 

Ce que ces justifications mettent en évidence, c’est qu’il n’est toujours pas acceptable, pas même concevable qu’un homme public voie sa réputation compromise et sa carrière torpillée pour une affaire aussi mineure, aussi insignifiante qu’un viol. Comme Caroline de Haas le signale, faisant allusion à François de Rugy, ex-président de l’Assemblée nationale qui a dû démissionner pour une affaire de notes de frais abusives portant en particulier sur une consommation jugée excessive de crustacés: « nos viols sont moins importants que vos homards ». Ou encore, comme on dit aux Etats-Unis: « bros before hoes » (les frères avant les meufs). 

Dans une analyse abordant la non-mixité, Christine Delphy a écrit que, dans les groupes dominés-dominants, c’est la vision dominante du préjudice subi par le groupe dominé qui tend à dominer. On peut même élargir ce propos et poser que, dans ce type de groupe, c’est la totalité de la vision du groupe dominant, et en particulier la promotion de ses objectifs et la défense ses intérêts, qui priment. Et que, par conséquent, la défense des droits des femmes n’y tiendra nécessairement qu’une place périphérique. C’est ce que mettent en évidence actuellement le fait que Darmanin, Peyrat (qui a démissionné mais n’a pas été désavoué par son parti) et Damien Abad n’aient pas été écartés, et qu’il ait fallu l’intervention de militantes de LFI pour que Bouhafs soit récusé. Et qu’il se trouve encore des féministes pour proclamer l’innocence de Julian Assange.

Des politiciens harceleurs ou violeurs, il y en a à droite comme à gauche, et rendre publiques leurs violences est toujours un parcours du combattant. Mais l’accusatrice d’un homme de gauche fait face une difficulté supplémentaire : par définition, l’homme de gauche combat pour la vérité, l’égalité et la justice, il prend des positions courageuses, il agit pour les plus faibles, les sans voix, il est dans le camp du bien, c’est un homme bien: en outre de la présomption d’innocence judiciaire, il y a une présomption d’innocence idéologique qui joue en sa faveur. Un homme qui s’engage pour les sans-papiers, soutient les femmes de ménage de l’hôtel Ibis Batignolles en grève, dénonce les contrôles au faciès, révèle l’affaire Benalla, alerte sur l’inertie du gouvernement sur le réchauffement climatique, ne peut pas être un violeur. En fait, si.

1/ https://jezebel.com/assange-sweden-is-the-saudi-arabia-of-feminism-5718817

2/ https://www.theguardian.com/media/2019/nov/19/sweden-drops-julian-assange-investigation

3/ https://www.theguardian.com/media/2014/jul/16/julian-assange-swedish-judge-rules-arrest-warrant-live

4/ https://www.theguardian.com/media/2019/nov/19/sweden-drops-julian-assange-investigation

5/https://studentactivism.net/2011/01/05/assange-accuser-interview/

 6/https://www.standard.co.uk/news/uk/assange-wanted-sex-with-virgins-6421691.html

7/https://www.theguardian.com/world/2018/may/15/julian-assange-ecuador-london-embassy-how-he-became-unwelcome-guest

8/https://studentactivism.net/2011/01/05/assange-accuser-interview/

9/https://www.theguardian.com/media/2010/dec/07/rape-claims-julian-assange

10/https://www.assange-sweden-is-the-saudi-arabia-of-feminism-5718817

11/https://www.thedailybeast.com/wikileaks-anti-feminist-rant

12/idem

13/idem

14/https://www.liberation.fr/futurs/2016/11/03/le-drole-de-jeu-de-julian-assange-dans-l-election-americaine_1525922/

15/https://www.lemonde.fr/elections-americaines/article/2016/10/19/presidentielle-americaine-wikileaks-mene-campagne-pour-donald-trump_5016310_829254.html

16/https://www.huffingtonpost.fr/2017/05/09/pourquoi-julian-assange-est-accuse-detre-pro-russe-et-comment_a_22077668/

17/https://www.lemonde.fr/elections-americaines/article/2016/10/19/presidentielle-americaine-wikileaks-mene-campagne-pour-donald-trump_5016310_829254.html

18/https://twitter.com/edpilkington/status/963860741118885888

19/https://www.liberation.fr/futurs/2016/11/03/le-drole-de-jeu-de-julian-assange-dans-l-election-americaine_1525922/

20/https://www.huffingtonpost.fr/2017/05/09/pourquoi-julian-assange-est-accuse-detre-pro-russe-et-comment_a_22077668/

21/https://www.leparisien.fr/international/wikileaks-le-plan-secret-de-la-russie-pour-exfiltrer-julian-assange-22-09-2018-7898667.php

22/https://www.lepoint.fr/monde/poutine-sur-wikileaks-c-est-ca-la-democratie-09-12-2010-1273263_24.php

23/https://reason.com/2010/12/22/julian-assange-feminism-and-ra/

24/https://www.lemonde.fr/idees/article/2012/04/19/julian-assange-recrue-de-la-tele-poutine_1687956_3232.html

25/https://charliehebdo.fr/2018/07/societe/portrait-assange-ou-asshole/

 

SUR ORDRE DE POUTINE, LE FSB (ex-KGB) A-T-IL ORGANISE DE FAUX ATTENTATS ISLAMISTES POUR LUI FAIRE GAGNER LES ELECTIONS?

D’abord, il faut signaler que la journaliste qui a enquêté sur cette sombre affaire n’a rien d’une complotiste: Catherine Bolton est correspondante du Financial Times, austère quotidien britannique qui est une référence en Europe sur les questions d’économie et touche plus d’1 million d’abonnés. Ce texte est un peu long mais il est essentiel pour comprendre à quel niveau de criminalité digne du tribunal de Nuremberg se situe Poutine.

Contexte des événements: en 1999, Boris Eltsine, qui est à la tête de la Fédération de Russie depuis 1990, est malade et aux abois car poursuivi par ses adversaires politiques pour plusieurs affaires de corruption. En 1994, il a lancé la première guerre russe contre les rebelles séparatistes tchétchènes. En 1998, il a nommé son protégé Vladimir Poutine directeur du Service fédéral de sécurité de la fédération de Russie, le FSB, qui a succédé au KGB. Les élections approchent, et c’est Poutine qu’il souhaite voir lui succéder à la tête du pays, d’autant plus qu’il sait que, si son poulain est élu, celui-ci lui accordera la grâce présidentielle pour ces ennuyeuses affaires de corruption; Eltsine et sa très népotique famille pourront ainsi dormir sur leurs deux oreilles.

« En septembre 1999, une bombe placée sous une voiture a démoli un immeuble d’appartements à Buysnak dans le Daguestan, provoquant ainsi la mort de 64 personnes, pour la plupart des familles de militaires russes. Cette explosion a été vue comme une réponse à l’escalade de la Russie dans sa lutte armée avec les rebelles tchétchènes qui avaient fait récemment de nouvelles incursions au Daguestan. Quatre jours plus tard, une autre explosion détruit la partie centrale d’un immeuble d’appartements dans une banlieue ouvrière au Sud-Est de Moscou, bilan 94 morts. Les premières enquêtes semblaient indiquer que l’explosion aurait été causée par le gaz mais peu après, et sans apporter aucune preuve, des membres du gouvernement et hauts fonctionnaires attribuèrent l’explosion aux terroristes tchétchènes. Quatre jours plus tard, une autre explosion détruit un immeuble dans la partie Sud de Moscou, faisant 119 victimes. Un vent de panique souffle dans la capitale russe. C’est à ce moment-clé que Poutine a pris les rênes du gouvernement des mains d’Eltsine. Du jour au lendemain, il se retrouve dans la position de commandant en chef à la tête d’une campagne de frappes aériennes contre la Tchétchènie lancées pour venger la Russie de ces attaques.

Mais est-ce que les agents secrets de Poutine auraient pu faire sauter leurs propres concitoyens dans une tentative cynique de créer une crise garantissant que celui-ci s’empare de la présidence? Question souvent posée mais qui a eu peu de réponses. Parce que toutes les personnes ayant investigué sérieusement cette question ont été arrêtées ou sont décédées subitement.

Sans ces explosions et sans la campagne militaire qui s’en est suivie, il est impossible d’imaginer que Poutine ait pu obtenir assez de soutiens pour pouvoir seulement apparaître comme un rival crédible du candidat qui était favori, Primakov, ministre des Affaires étrangères d’Eltsine. Et la famille Eltsine serait restée engluée dans l’enquête sur son implication dans le scandale financier de la Mabetex Bank de New York, dans lequel Poutine était également compromis, ce qui l’aurait torpillé comme candidat à la succession d’Eltsine.

Et là, comme par miracle, avec ces attentats, on ne parlait plus de ces affaires de corruption, et « Poutine était soudain propulsé sur le devant de la scène, sûr de lui et prêt à agir, tel un héros des films d’action, parlant aux Russes le langage de la rue, promettant de « buter les terroristes jusque dans les chiottes ». Comparé à Eltsine, malade et affaibli, soudainement les Russes avaient un leader à poigne qui prenait les choses en main. Poutine était montré jaillissant d’un hélicoptère militaire, en tenue militaire kaki, prêt à l’action. Il était présenté comme le sauveur du pays, un James Bond russe qui allait rétablir l’ordre et rendre espoir aux Russes humiliés par l’opération militaire occidentale au Kossovo. En août, le taux de popularité de Poutine crevait le plafond, à 75% d’approbation.

Mais des doutes obsédants persistaient à propos des attentats de Moscou, le parlementaire communiste Viktor Ilyukin affirmait que le Kremlin pouvait être derrière ces attentats, dans le but de créer la panique dans la population. Etrangement, le président de la Douma, Gennady Seleznyov, avait informé les parlementaires qu’un attentat avait eu lieu dans la ville de Volgadonsk au Sud de la Russie… trois jours avant que l’attentat ait lieu. Le 22 septembre, le signal le plus inquiétant apparut dans la ville de Ryazan pas loin de Moscou, quand un habitant avertit la police locale qu’il avait vu trois individus à l’allure suspecte apportant des sacs dans le sous-sol d’un immeuble d’appartements. Quand la police est arrivée, les suspects étaient partis dans une voiture dont la plaque d’immatriculation avait été partiellement masquée. La police fouilla le sous-sol et trouva trois sacs connectés à un détonateur et à un minuteur. Les sacs contenaient des traces du même explosif–l’hexogène–qui avait été utilisé dans les autres explosions. La police de Ryazan enquêta mais Nikolaï Patrouchev, le chef du FSB qui avait travaillé avec Poutine au KGB à Léningrad, déclara à un journaliste de la télévision que les sacs ne contenaient que du sucre, et qu’il ne s’agissait que d’un exercice destiné à tester la vigilance de la population.

Peu après, un reportage établit que la police locale avait intercepté un appel téléphonique passé par les individus suspectés de terrorisme: ils avaient appelé un numéro du FSB à Moscou. Patrouchev ne voulait pas que l’enquête aille plus loin, et le cas fut immédiatement clos. Quelques années plus tard, un ex-colonel du FSB, Mikhail Trepushkin, essaya de rouvrir l’enquête mais il fut arrêté et condamné à 4 ans de prison dans une prison militaire. Cet arrestation eut lieu quelques jours après qu’il ait dit à un journaliste que le portrait-robot d’un des suspects de la première explosion à Moscou ressemblait à un homme qu’il connaissait et qui était un agent du FSB. Le portrait robot disparut des dossiers de la police. (…) Un ex-haut fonctionnaire du Kremlin a affirmé qu’il a entendu Patrouchev raconter ce qui s’était passé à Ryazan, et en particulier comment le ministre de l’Intérieur Vladimir Rushailo a presque révélé l’implication du FSB dans les attentats, et que ses hommes avaient identifié les agents du KB qui avaient posé les explosifs, et étaient sur le point de les arrêter. C’est à ce moment que Patrouchev est intervenu avec son explication sur les sacs de sucre pour étouffer l’affaire.

D’autres ex-proches de Poutine affirment aussi que le FSB était impliqué, comme Boris Berezovsky, méga-oligarque de l’ère Eltsine, ex-soutien de Poutine tombé en défaveur et exilé à Londres (et mystérieusement suicidé en 2013). Il faut savoir que Poutine avait déjà une expérience en matière d’organisation d’attentats terroristes: lui et la STASI ont géré des groupes terroristes de la gauche radicale occidentale tels que la Fraction armée rouge (lorsqu’il était stationné pour le KGB en Allemagne, à Dresde) qui ont posé des bombes dans une boîte de nuit fréquentée par des soldats américains et ont fait sauter des banquiers allemands dans leur voiture (1) ».

La première victime des dictateurs, c’est leur peuple. Peuple qu’ils n’hésitent pas à massacrer et/ou utiliser comme chair à canon pour prendre ou conserver le pouvoir et mener à bien leurs entreprises guerrières expansionnistes. Faire aveuglément confiance à un homme fort pour diriger le pays, comme le font actuellement une majorité de Russes pour Poutine, c’est accepter d’être les moutons que, tôt ou tard, il conduira à l’abattoir.

(Extraits traduits et résumés du livre « Putin’s People », de Catherine Bolton, Harper Collins, 2020.)

1/ https://www.historia.fr/poutine-p%C3%A8re-et-fils-sous-le… 

« C’est celui qui dit qui y est »: POUTINE ET L’INVERSION PERVERSE

Parce que la dictature est le type de gouvernement le plus purement patriarcal.

Il y a quelque temps, à Biden qui l’avait qualifié de « tueur », Poutine avait finement répondu: « c’est celui qui dit qui y est ». Cette réplique de cour de récré ne doit pas surprendre dans la bouche du dictateur russe: son langage est souvent fruste, primaire, voire grossier, très loin du langage feutré de mise dans la diplomatie et les affaires internationales. On se souvient de sa menace pittoresque envers les terroristes islamistes tchétchènes qu’il avait promis de « buter jusque dans les chiottes ». Poutine, dans sa conception du monde comme dans son mode de communication, reste un petit voyou teigneux des quartiers pauvres de Leningrad, une « petite canaille » en voie de sombrer dans la délinquance juvénile lorsqu’il a été « sauvé par le sport » –a-t-il avoué lui-même– puis pris en main et « dégrossi » par le KGB. Cette prise en main, si elle a canalisé cette violence structurante et l’a mise au service d’objectifs politiques, ne l’a pas radicalement modifiée.

Tueur, Poutine l’est à plus d’un titre: non seulement à cause des guerres à répétition et opérations « de maintien de l’ordre » qu’il a lancées depuis son accession au pouvoir contre différents pays ex-membres du bloc soviétique pour les garder sous contrôle russe (Tchétchénie, Géorgie, Crimée, Kazakhstan, Ukraine), et en Syrie pour épauler Bachar el Assad, mais encore plus clairement par sa façon expéditive d’éliminer ses opposant.es politiques et les journalistes un peu trop curieux, supprimés par ses tueurs à gage, toujours avec l’inimitable touche KGB/FSB:  les empoisonnements, assassinats déguisés en accidents, « suicides », « chutes » malencontreuses d’une fenêtre et autres « morts mystérieuses » des adversaires du dictateur, signature de la redoutable officine d’espionnage ex-soviétique, se comptent par dizaines (1). Selon ce que rapporte Catherine Bolton dans son livre « Putin’s People », il est accusé aussi par des insiders d’avoir organisé, toujours avec le FSB, de faux attentats islamistes ayant causé la mort de plusieurs centaines de ses concitoyens pour se poser  comme un rempart contre l’islamisme et ainsi faciliter son élection à la présidence en 1999 (2). 

Mais pour les politologues qui scrutent le comportement de l’énigmatique autocrate, cette expression « c’est celui qui dit qui y est » sonne comme un aveu involontaire, un de ces moments révélateurs où l’inconscient affleure à travers le langage policé et transgresse les censures mises en place par le conscient: dans cette formule enfantine, ce n’est pas tant de Biden qu’il parle–mais de lui: si l’on analyse le discours poutinien, on observe que le ressort rhétorique principal de ce discours est l’inversion projective, dite aussi inversion perverse, parce qu’elle est un mécanisme de défense typique des personnalités perverses.

La signification politique de cette figure de l’inversion a été abordée par Orwell dans son « 1984 », qui signalait sa fréquence dans le discours totalitaire tandis que, plus tardivement, les féministes relevaient aussi son omniprésence dans le discours patriarcal. Cette similarité n’étant évidemment pas fortuite: l’inversion est un instrument essentiel du langage des oppresseurs. La dictature, forme de gouvernement la plus purement patriarcale, par définition fondée sur le culte de la virilité, et plus généralement le patriarcat dont elle procède idéologiquement se maintiennent au pouvoir par la violence et le mensonge, et l’inversion est la forme la plus statistiquement fréquente de ce mensonge.

L’inversion projective est un cas particulier de cette figure de l’inversion: typiquement, l’oppresseur s’y présente comme opprimé, l’agresseur comme agressé, le bourreau comme victime; ce qu’il fait à sa victime, il l’accuse de le lui faire, il la charge de ses propres crimes et, quelque violence qu’il lui inflige, il n’en est jamais responsable, c’est elle qui porte la responsabilité des agressions qu’il lui fait subir, c’est elle qui l’a poussé, obligé, contraint à commettre les violences qu’il multiplie à son égard: « le bourreau se présente comme la victime de sa victime » (3). Les féministes nomment cette projection inversive «victim blaming » et l’identifient en particulier dans le discours patriarcal sur le viol et les violences masculines mais ce schéma est aussi très présent dans le domaine de la politique et des affaires internationales. Les nazis étaient passés maîtres dans l’utilisation géopolitique du victim blaming: Hitler justifiait l’invasion de la Tchécoslovaquie par les agressions qu’y auraient subies des minorités germanophones (les Sudètes) et la Shoah comme une réaction purement défensive face au « grand remplacement » des Aryens par les Juifs parasitiques.  

Une des stratégies de communication habituelles de Poutine consiste pareillement à présenter ses agressions militaires comme des opérations purement défensives : le dictateur susceptible (certains le qualifient de paranoïaque) estime constamment la Russie humiliée, offensée, menacée, encerclée—cette accusation étant particulièrement absurde vu la difficulté matérielle d’encercler la Russie, immense pays dont la superficie est plus de 30 fois celle de la France. Il dénonce régulièrement des projets imminents d’invasion du territoire russe par l’OTAN et dernièrement par l’Ukraine—et ce serait pour empêcher ces invasions qu’il envahit. Le problème est que, aux dernières nouvelles, ce sont les troupes russes qui ont envahi la Tchétchénie, la Géorgie, la Crimée, le Kazakhstan et l’Ukraine—et pas l’inverse, et qu’à ce jour aucun soldat de l’OTAN n’a jamais mis le pied en Russie. Inversion projective.  

 Une autre des stratégies de communication de Poutine pour justifier ses interventions militaires est le recyclage de la vieille recette nazie des Sudètes évoquée ci-dessus, le prétexte de la minorité-persécutée-qu’il-faut-protéger: il a ainsi présenté à plusieurs reprises l’envoi de troupes russes dans divers pays de l’ex-glacis soviétique comme des opérations de protection des minorités russophones qui y seraient opprimées. Il avait déjà fait le coup des Sudètes en Géorgie où, en 2008, il a envoyé  l’armée au secours des provinces séparatistes pro-russes d’Ossétie du Sud et d’Abkhazie, où des groupes armés et entraînés par la Russie s’opposaient au gouvernement central. La Russie a reconnu l’indépendance de ces provinces, qu’elle a illico re-vassalisées, installant au pouvoir Anatoly Tibilov, un dirigeant fantoche à la solde de Moscou, autre vieille habitude soviétique. Le coût humain de cette opération de « quasi-annexion » a été d’environ 1 000 morts. Il le refait en Ukraine, où il justifie l’invasion russe par la protection des minorités du Donbass, allant jusqu’à évoquer un « génocide » des russophones par les Ukrainiens dans cette région, génocide dont aucune preuve n’a jamais été fournie. Dans la foulée, il accuse également l’armée ukrainienne de « crimes de guerre ».

 Mêmes accusations de crimes de guerre envers les indépendantistes tchétchènes lors des deux guerres de Tchétchénie de 1994-96 et 1999-2000 (ce sont ces indépendantistes tchétchènes assimilés globalement à des terroristes islamistes que Poutine s’était engagé élégamment à « buter jusque dans les chiottes » lors d’une conférence de presse à Astana en 1999). Ces deux guerres russes en Tchétchénie ont été particulièrement meurtrières, on a parlé de 175 000 victimes civiles, soit 15% de la population tchétchène de 1994, et si des atrocités ont été commises du côté tchétchène, la Russie s’y est rendue coupable de multiples violations des droits humains, signalées par l’ONU, la Croix Rouge, Amnesty, etc.: « exécutions sommaires de personnes arrêtées dans la rue ou chez elles, disparitions, usage de boucliers humains, femmes enlevées, violées et assassinées, pillage généralisé, maisons mises à sac, brûlées, décapitations »–une phrase qui circulait parmi les officiers russes à l’époque était « un bon Tchétchène est un Tchétchène mort » (4).

 Vu ces pertes civiles considérables, le mot de génocide a été prononcé à propos de la Tchétchénie, et ce n’était pas la première fois, puisque Staline avait déjà organisé une déportation de masse des populations tchétchènes et ingouch (350 000/400 000 Tchétchènes déportés, et 90 000 Ingouchs) à partir de 1944, justifiant –comme Poutine–ces déportations par l’affirmation que l’ensemble de la population tchétchène avait collaboré avec les nazis pendant la Deuxième guerre mondiale, ce qui était évidemment faux. Suite à ces déportations, 30% environ de la population tchétchène a péri entre 1944 et 1952 (5). Autre génocide commis par Staline, l’Holodomor en Ukraine en 1933, qui a entraîné la mort d’environ 5 millions d’Ukrainiens. 

 Donc Poutine accuse les Ukrainiens d’un génocide imaginaire dans le Donbass, alors que c’est la Russie qui a multiplié les génocides en Europe de l’Est (6). Il taxe pareillement les Ukrainiens de crimes de guerre, alors que les forces armées russes ont accumulé les crimes de guerre dans les pays où elles sont intervenues, et ceci alors même que leurs tirs continuent à cibler des hôpitaux (comme à Marioupol), des écoles, des centres commerciaux et des convois de réfugiés tentant de s’échapper d’Ukraine et que des charniers de civils massacrés par les troupes russes avant leur retraite ont été découverts à Boutcha. Pour ce qui est du bombardement de l’hôpital pédiatrique de Marioupol, le gouvernement russe a été jusqu’à en accuser l’armée ukrainienne (avant de proposer d’autres explications tout aussi implausibles et contradictoires : images truquées ou repaire de nationalistes nazis). Inversion projective.

Poutine, dans ses discours, accuse rituellement les Ukrainiens et les Occidentaux de corruption, de décadence, de débauche et de perte des valeurs. Accusation particulièrement grotesque si l’on analyse le fonctionnement de l’économie russe sous son leadership, qui est basé sur une corruption systémique. Rappelons d’abord que si effectivement il y a un problème de corruption en Ukraine, le niveau de corruption atteint par la Russie laisse les Ukrainiens loin derrière et est tel que ce pays est qualifié couramment de « kleptocratie ». Dans le classement des pays corrompus, la Russie est au 135ème rang (sur 180), derrière la plupart des pays africains, le Laos, le Kosovo et le Pakistan (la France est en 22ème position) (7). Poutine et ses complices du FSB ont instauré un système dans lequel les fonctions d’Etat qu’ils monopolisent sont un moyen d’accumuler des fortunes fabuleuses: les oligarques russes, un groupe de 2 à 3 000 personnes environ, mettent à profit leurs hautes positions politiques et administratives pour piller les considérables ressources naturelles du pays, reversant au passage une commission au dictateur, qui a ainsi accumulé une fortune dont le montant est estimé jusqu’à 200 milliards de dollars. Faisant de la Russie le pays le plus inégalitaire d’Europe : selon un rapport du Crédit Suisse, 1% de la population détient 74,5% de la richesse nationale (8). Sous la poigne de fer du ripou en chef qui se taille la part du lion, la Russie est devenue un ripouland dont l’économie est accaparée, mise en coupe réglée par quelques centaines d’affairistes rapaces dont le train de vie princier n’a rien à envier aux excès des grands-ducs sous les tsars. Inversion projective.

Vu le style de vie des élites russes, l’accusation de décadence, de débauche et de perte des valeurs faite par Poutine aux cultures occidentales est encore plus spectaculairement inversive : si les oligarques accumulent des fortunes fabuleuses en Russie, prudemment, c’est dans des banques étrangères, via des sociétés écrans, en Suisse, en Angleterre et dans divers paradis fiscaux qu’ils les mettent à l’abri. Et c’est en Europe de l’Ouest, à Londres (on a recensé 2 milliards d’investissements immobiliers russes dans la capitale britannique, surnommée pour cela « Londongrad »), à Paris, sur la côte d’Azur et à Monaco qu’ils les dépensent fastueusement et s’offrent des résidences de grand luxe, des villas à 170 millions, des châteaux (dont les acquéreurs officiels sont des sociétés localisées aux Seychelles ou aux Bahamas), des voitures de luxe, grands crus, champagne et haute couture. La somptueuse « Villa del Mare » à Roquebrune Cap-Martin, ex-propriété de Mobutu, héberge souvent Alina Kabaeva, maîtresse de Poutine et mère de quatre de ses enfants non-légitimes, et le dictateur y a été vu « faisant son footing vers 6 heures du matin » (9). Une des filles de Poutine vit dans une résidence luxueuse dans une communauté privée protégée par des gardes, Saint George’s Hill, dans la ville de Weybridge dans le Surrey, pas loin de Londres, propriété que le gouvernement britannique a annoncé son intention de « geler » (10). Une autre des maîtresses de Poutine, son ex- femme de ménage Svetlana Krivonogikh, vit dans l’opulence à Monaco dans un appartement acheté 4 millions d’Euros en 2003, avec une autre fille illégitime du dictateur, Elizaveta, et serait à la tête d’une fortune d’environ 100 millions d’Euros, probablement en tant que prête-nom (11). Serguéï Lavrov,  ministre des affaires étrangères de Poutine depuis 18 ans, joue volontiers la voix de son maître et entonne régulièrement le couplet favori du dictateur sur « la faillite morale de l’Occident », mais cette faillite morale ne semble pas gêner sa belle-fille Polina qui vit à Londres dans un appartement de 4,4 millions de Livres acheté en 2016 grâce aux pots de vin reçus par son beau-père (12). Les oligarques ne se refusent rien : ils louent des stades pour organiser des rencontres entre les équipes de football dont ils sont propriétaires, ils s’offrent à prix d’or des spectacles privés de Beyoncé ou de Shakira pour leur anniversaire (13).

Et bien sûr escorts et orgies à gogo : récemment une enquête pour « proxénétisme aggravé commis en bande organisée et association de malfaiteurs » a été lancée sur un réseau de prostitution qui sévissait à Courchevel où étaient impliqués plusieurs oligarques, dont Mikhail Prokhorov, l’un des hommes les plus riches de Russie (14). Rappelons qu’un proche de Poutine et financier du groupe Wagner, Evgueni Prigojine, est un ex-repris de justice condamné à 13 ans de prison pour « brigandage, escroquerie, et implication de mineurs dans la prostitution » (15). Et dans son livre « Putin’s People », Catherine Bolton rapporte que Poutine, du temps qu’il était premier adjoint au maire de Saint-Pétersbourg, Anatoly Sobchak et fricotait avec les mafias qui contrôlaient le port, a aussi trempé dans des affaires de prostitution et de trafic de cocaïne (16). Des menus larcins de la petite frappe bagarreuse aux crimes de masse du dictateur en passant par la criminalité mafieuse—proxénétisme et trafic de drogue–de l’adjoint au maire de Saint-Petersbourg et par le crime d’Etat pour le compte du KGB/FSB, le fil conducteur de la personnalité de Poutine, c’est la criminalité. Il est donc parfaitement indécent, comme le font l’extrême-droite française et en particulier les adeptes de la Manif pour tous, de vénérer Poutine, (qui plus est père d’au moins 5 enfants illégitimes et adultérins), au titre de défenseur des valeurs traditionnelles.

Poutine accuse rituellement les Ukrainiens d’être des « néo-nazis drogués », instrumentalisant constamment le récit national de la résistance héroïque de l’URSS à l’invasion nazie pour s’en présenter comme le continuateur, ce qui lui permet de qualifier de néo-nazis les dirigeants et les peuples qui s’opposent à lui. Dans le cas de l’Ukraine, Poutine justifie cette accusation en évoquant le fameux régiment Azov qui a été créé par un nationaliste néo-nazi, Andriy Biletski, lors de la révolution de Maïdan, alors que l’armée ukrainienne était extrêmement faible et désorganisée et que tous les soutiens militaires, même de milices imprégnées d’idées ultranationalistes, étaient bienvenus pour défendre le pays. Mais même alors, la masse des volontaires étaient loin de partager les idées de Biletski, et s’ils souhaitaient rejoindre Azov, c’est parce qu’il était le corps « le mieux équipé » et organisé. Depuis, Biletski a mis de l’eau dans son vin et évite les diatribes extrémistes : aucun slogan raciste ou antisémite n’est plus toléré dans le régiment qui compte officiellement 5 000 hommes, chiffre sans doute sous-estimé suite à l’afflux de nouvelles recrues. Y figurent d’ailleurs un nombre non négligeable de volontaires juifs : des drapeaux portant l’étoile de David ont été arborés par certaines unités. Josef Zissels, coprésident de l’Union des communautés juives d’Ukraine, dénonce les accusations russes de néo-nazisme : « au cours de ces trente années d’indépendance, aucune déclaration antisémite n’a jamais été faite au Parlement ukrainien » (17). Les idées racialistes des premiers Azovs semblent avoir été remplacées par un fervent nationalisme anti-russe, et c’est cette hostilité à l’impérialisme russe qui cimente l’unité de ce régiment réunissant de nombreuses recrues étrangères venues de partout : Géorgie, Biélorussie, France, Europe, Etats-Unis, etc.  

Quant à l’accusation de Poutine selon laquelle c’est le gouvernement ukrainien lui-même qui serait néo-nazi, elle est encore plus absurde : la famille de Zelensky est juive, son grand-père a combattu contre les nazis dans l’infanterie soviétique. Surtout, les idées d’extrême-droite n’ont qu’un faible écho en Ukraine : Biletski a perdu son siège de député en 2019, et le candidat d’extrême-droite à la présidentielle la même année, Rouslan Kochoulynsky, du parti Svoboda, n’a fait que 1,62% des voix. On aimerait que les scores de l’extrême-droite en France soient aussi bas–et en France aussi, il y a des éléments d’extrême-droite dans l’armée et dans la police. « Parler de dénazifier le pays aujourd’hui est une ineptie—commente la politologue Ioulia Shoukan. Où sont les nazis ? » (18).

Ils sont, entre autres, dans la non moins fameuse et redoutée milice paramilitaire russe Wagner qui est intervenue dans le Donbass, en Crimée, en Syrie, en Libye, à Madagascar, en République centrafricaine, au Soudan, au Vénézuela et très récemment au Mali en soutien à la junte malienne–contrairement au régiment Azov qui n’intervient qu’en Ukraine, le groupe Wagner se déplace dans le monde entier pour servir les intérêts stratégiques de la Russie. Son fondateur est Dmitri Outkine, ancien officier des forces spéciales GRU, admirateur du IIIème Reich qui aime parader en tenue d’officier de la Wehrmacht dans des fêtes entre amis, et dont les tatouages arborant « deux écussons des hauts grades de la Schutzstaffel (SS) » sont fameux (19). Ce nom de Wagner, compositeur favori d’Hitler, était le nom de code d’Outkine durant son passage dans les forces spéciales russes et il l’a donné à la milice paramilitaire qu’il a fondée en 2014, lors du conflit en Crimée et au Donbass.

Officiellement, cette milice privée est une « armée de l’ombre » qui n’a rien à voir avec Poutine ni avec l’armée russe, mais en réalité les liens sont multiples : elle aurait « bénéficié des moyens logistiques de l’armée russe et d’avions de chasse » et serait sous le contrôle du ministère de la Défense (20). Outkine a été vu plusieurs fois avec Poutine, a été décoré par lui et a des liens d’affaires étroits avec Evgueni Prigojine, proche de Poutine, repris de justice et sponsor des usines à trolls russes qui saturent les réseaux sociaux de fake news.

Dans le groupe Wagner, les idées néo-nazies semblent avoir persisté plus longtemps que dans le groupe Azov : sur une tablette Samsung abandonnée par un combattant russe à Aïn Zara en Libye lors de la bataille de Tripoli, on a trouvé le texte de « Mein Kampf », et l’identification du profil en ligne de soldats de Wagner a révélé des slogans nazis, des références racialistes à la pureté raciale slave, et des croix gammées auraient été taguées dans divers lieux où sont passés les Wagner, comme à Aïn Zara (21). Et partout où ils interviennent, des crimes de guerre sont commis—pillages : Wagner vit volontiers sur l’habitant–massacres: en décembre 2021, l’Union européenne a accusé Wagner d’avoir « recruté, formé et envoyé des agents militaires privés dans des zones de conflits du monde entier afin d’alimenter la violence, de piller les ressources naturelles et d’intimider les civils en violation du droit international », et le Conseil de l’UE a évoqué des « actes de torture, exécutions et meurtres extra-judiciaires, sommaires ou arbitraires ». L’ONU a enquêté sur des massacres commis en Centrafrique, et Amnesty a signalé des « tortures, viols, exécutions de civils » (22). Des vidéos insoutenables montrent des soldats hilares torturant un déserteur de l’armée syrienne près de Palmyre, puis lui coupant la tête et les bras, le pendant par les pieds et brûlant son cadavre (23). Des combattants de Wagner reconnaissent qu’ils exécutent les prisonniers, ne voulant pas s’encombrer de bouches inutiles. Signature caractéristique du régime de Poutine, des journalistes enquêtant d’un peu trop près sur les exactions de Wagner sont morts mystérieusement, mais bien que ces exactions soient telles que ce nom est devenu synonyme de « crimes de guerre », Poutine, qui finance cette milice de bouchers, persiste à accuser l’Ukraine des atrocités qu’elle commet. Inversion projective.

On pourrait continuer cette liste d’inversions ad libitum : Poutine viole les traités—et il accuse les Ukrainiens et les Occidentaux de les violer et de ne pas tenir parole  Quand le dictateur décrit les dirigeants ukrainiens comme des « nazis drogués », on pense à l’observation faite par des médecins : l’étrange bouffissure de son visage, typique des effets secondaires de la cortisone, suggère l’hypothèse d’une prise prolongée de stéroïdes pouvant causer un effet secondaire de « roïd rage » (comportement irascible et agressif causé par l’utilisation de stéroïdes anabolisants). Quand il accuse les leaders occidentaux de pédophilie, et que les trolls pro-russes répercutent ces déclarations sur les réseaux sociaux, on s’interroge. Des opposants à Poutine ont émis à son sujet ces mêmes accusations de pédophilie—et n’y ont pas survécu très longtemps. Ainsi Alexandre Litvinenko, ex-agent du KGB/FSB réfugié à Londres, qui menait aussi une investigation sur les liens mafieux de Poutine, empoisonné au polonium en 2006 (24). Ces accusations semblent a priori  délirantes mais Poutine —en plus d’être totalement sans foi ni loi—s’accroche à un modus operandi si systématiquement inversif qu’elles ne sont pas totalement implausibles, et les psychiatres savent que les personnalités perverses retirent une jouissance transgressive d’afficher bruyamment des positions moralisatrices envers des pratiques (homosexualité, usage de drogue, pédophilie) auxquelles elles s’adonnent dans le secret de leur vie privée.

Volodymir Zelensky a déclaré récemment qu’il s’inquiétait d’un possible usage d’armes biochimiques en Ukraine, parce que Poutine avait évoqué l’existence de laboratoires ukrainiens fabriquant de telles armes, soi-disant financés par les Américains (mais pourquoi les Américains installeraient-ils des laboratoires d’armes biochimiques dans une région politiquement instable, sous contrôle russe jusqu’à Maïdan et susceptible de repasser sous contrôle russe ?). Il précisait que s’il était inquiet, c’est qu’il avait remarqué que lorsque Poutine accusait les Ukrainiens d’une quelconque atrocité, c’est qu’il s’apprêtait à la leur faire subir. Il avait donc parfaitement identifié ce schéma d’inversion projective chez le leader russe et ses séides. Comme le met en évidence la répétitivité de ce schéma, Zelensky a donc toutes les raisons d’être inquiet.

1/ https://www.rtl.fr/actu/international/infographie-russie-la-longue-liste-des-opposants-a-poutine-assassines-7776818393 et https://www.francetvinfo.fr/monde/russie/litvinenko-et-autres-dossiers-empoisonnes-des-services-secrets-russes_3063975.html

2/ https://www.facebook.com/photo/?fbid=3158544037756367&set=a.1417467511864037

3/ https://inrer.org/2021/03/linversion-perverse-entre-victime-et-bourreau/

4/ https://www.sciencespo.fr/mass-violence-war-massacre-resistance/fr/document/massacres-de-civils-en-tcha-tcha-nie.html?fbclid=IwAR23KFzvkB9sVbgHIvpt49Fm8L7A3YNeh9fUTLt-wjkmcIjdCCAVyIe5Okc

5/ https://www.sciencespo.fr/mass-violence-war-massacre-resistance/fr/document/massacres-de-civils-en-tcha-tcha-nie.html

 6/ https://www.contrepoints.org/2013/06/24/128859-les-genocides-de-staline

7/ https://atlasocio.com/classements/economie/corruption/classement-etats-par-indice-de-corruption-monde.php

8/ https://www.france24.com/fr/europe/20220316-champagne-voitures-de-luxe-le-mode-de-vie-de-l-%C3%A9lite-russe-dans-le-collimateur-des-occidentaux

9/https://www.capital.fr/economie-politique/les-incroyables-frasques-des-oligarques-russes-de-la-cote-dazur-1304149

10/ https://www.express.co.uk/news/world/1577368/putin-daughter-house-in-uk-surrey-weybridge-st-georges-hill-russia-spt

11 : https://www.franceculture.fr/emissions/la-revue-de-presse-internationale/la-revue-de-presse-internationale-du-lundi-04-octobre-2021

12/ Lavrov, « Serguéï Lavrov», L’Obs, 24/03/22, p.16.

13/ https://www.capital.fr/economie-politique/les-incroyables-frasques-des-oligarques-russes-de-la-cote-dazur-1304149

14/ https://www.lesoir.be/art/les-parties-fines-des-oligarques-russes_t-20070113-0096FD.html

15/ https://www.nouvelobs.com/monde/20210418.OBS42949/evgueni-prigojine-l-ancien-voyou-dans-les-arriere-cuisines-de-poutine.html

16/ https://www.facebook.com/photo/?fbid=3154019424875495&set=a.1417467511864037

17/ https://www.nouvelobs.com/guerre-en-ukraine/20220322.OBS56053/denazifier-l-ukraine-c-est-une-ineptie-ou-sont-les-nazis.html

18/ https://www.nouvelobs.com/guerre-en-ukraine/20220322.OBS56053/denazifier-l-ukraine-c-est-une-ineptie-ou-sont-les-nazis.html

19/ https://www.francelive.fr/article/france-live/guerre-en-ukraine-qui-est-dimitri-outkine-le-fondateur-du-groupe-wagner-decore-par-poutine-7311402/

20/ https://www.ouest-france.fr/monde/guerre-en-ukraine/guerre-en-ukraine-ce-que-l-on-sait-du-groupe-paramilitaire-wagner-soupconne-d-intervenir-a-kiev-6862eaa6-989f-11ec-a75b-cdf6b18c39a8#:~:text=Guerre%20en%20Ukraine.-,Ce%20que%20l’on%20sait%20du%20groupe%20paramilitaire%20Wagner%2C%20soup%C3%A7onn%C3%A9,cette%20soci%C3%A9t%C3%A9%20priv%C3%A9e%20tr%C3%A8s%20controvers%C3%A9e.

21/ https://www.lorientlejour.com/article/1276426/une-tablette-samsung-oubliee-en-libye-perce-le-secret-des-mercenaires-russes.html

22/ https://www.ouest-france.fr/monde/guerre-en-ukraine/guerre-en-ukraine-ce-que-l-on-sait-du-groupe-paramilitaire-wagner-soupconne-d-intervenir-a-kiev-6862eaa6-989f-11ec-a75b-cdf6b18c39a8#:~:text=Guerre%20en%20Ukraine.-,Ce%20que%20l’on%20sait%20du%20groupe%20paramilitaire%20Wagner%2C%20soup%C3%A7onn%C3%A9,cette%20soci%C3%A9t%C3%A9%20priv%C3%A9e%20tr%C3%A8s%20controvers%C3%A9e.

23/ http://www.slate.fr/story/226179/groupe-wagner-russie-ukraine-syrie-mali-poutine-mercenaires-milice-massacres?fbclid=IwAR1riJGq8f2t_KdcQxy1kB7P658IBMRiTMRBHwjXyKhF0HQroJ-ZczPkKUg

24/ https://www.ouest-france.fr/europe/russie/rapport-litvinenko-des-conclusions-accablantes-pour-moscou-3984815

Bibliographie

Catherine Bolton, « Putin’s People », Harper Collins, London, 2020.

Françoise Thom, « Comprendre le poutinisme », Desclée de Brouwer, Paris, 2018.

L’Ukraine sur les réseaux sociaux: EXCUSER UN AGRESSEUR

Un décodage féministe de la guerre en Ukraine. Parce qu’il y a un lien évident entre tyran domestique et tyran chef d’Etat: la masculinité toxique.

Qu’est ce qu’il y a de plus antagoniste au féminisme que Poutine, ce dictateur, concentré de masculinité toxique, tueur sans états d’âme qui parade sa virilité dans des mises en scène grotesques–torse nu à cheval–avec toute la subtilité d’un exhibitionniste entrouvrant son imperméable dans le métro? Qu’est ce qu’il y a de plus clair que les chars d’un pays immense et puissant franchissant les frontières d’un petit état souverain, et des volées de rockets s’abattant sur ses populations civiles, alors que l’Ukraine ne menaçait en rien son colossal agresseur, qu’il n’était même pas membre de l’OTAN et dont l’adhésion (demandée par Zelensky) a peu de chances d’aboutir pour le moment?

Pourtant, nombreux sont les justificateurs de Poutine sur les réseaux sociaux, qui lui cherchent des excuses à qui mieux mieux, dans une frénésie de « blame the victim » consternante.

J’ai déjà parlé de leur principal argument: « l’OTAN, c’est le diable »: Poutine a raison d’être en rage contre l’Occident qui l’a humilié, offensé, provoqué, parce que 14 pays ex-satellites soviétiques ont rejoint le Pacte atlantique et que plusieurs autres veulent candidater.

Comme je l’ai déjà expliqué, ce n’est pas les Etats-Unis ou l’Europe de l’Ouest qui ont fait pression sur ces 14 pays pour les faire adhérer à l’OTAN; comme le montrent les demandes d’adhésion qui se multiplient récemment (Ukraine, Géorgie, Finlande et Suède), ce sont ces pays qui sont demandeurs de protection face aux agressions militaires répétées de Poutine en Europe depuis 1999 (Tchétchénie, Géorgie, Crimée, Kazakhstan, Ukraine)–sans parler de l’intervention russe en Syrie– et à ses menaces réitérées de recours à la force nucléaire, y compris en réponse à une attaque militaire conventionnelle–ce qu’aucun autre pays des 5 détenteurs de l’arme nucléaire n’a osé envisager avant lui.

Cette explication de « mais l’OTAN l’a provoqué » est pur aplatissement devant l’argument de la force brutale: on dit de facto aux pays voisins de la Russie qu’avant tout, ce qui importe, c’est de ne pas provoquer Poutine, de ne rien faire qui puisse l’irriter, donc de ne rien faire pour se protéger, et surtout de ne pas entrer dans l’OTAN–parce que–admirez la logique imparable:  » si vous cherchez à vous protéger d’une attaque russe, vous allez provoquer une attaque russe »! Que Russia Today utilise cette rhétorique est dans l’ordre mais que des Occidentaux la recyclent est pour le moins surprenant.

J’ai conseillé des femmes victimes de violences « domestiques », c’est-à-dire masculines, pendant quelques mois dans une maison des femmes. J’ai laissé tomber, parce que je ressentais, devant ce défilé ininterrompu d’horreurs, cette surenchère de sadisme masculin (la femme que son mari brûlait à la cigarette devant ses enfants, la jeune femme battue par son mari quand ses frères se sont vantés devant lui de l’avoir violée etc.), le sentiment de ne servir à rien, que la société était indifférente au sort de ces femmes, et qu’elles seraient toujours aussi nombreuses à venir se faire aider à la maison des femmes, sans que rien ne change. Mais surtout, ce qui me déprimait plus que tout, c’est que beaucoup de ces femmes trouvaient des excuses à leur bourreau (le repas n’est pas toujours prêt quand il rentre, alors il se met en colère, c’est normal, je ne sais pas cuisiner comme il aime, quelquefois je suis trop fatiguée par mon travail et les enfants pour avoir des rapports sexuels, il est frustré, c’est normal, donc il me frappe…)

Cet argument du « mais l’OTAN l’a provoqué » me fait penser à la façon dont ces femmes excusaient leur conjoint violent et marchaient tout le temps sur des oeufs pour ne pas déclencher sa colère: attentive au moindre froncement de sourcil, se pliant à toutes ses exigences pour ne pas « provoquer » sa violence, tremblant en permanence de le mécontenter.

Aucune des excuses avancées ne pouvait justifier les coups du batteur, et c’est ce qu’elles n’avaient pas intégré: elles lui reconnaissaient des droits sur elles qu’elles se refusaient à elles-mêmes, comme le droit de les frapper si leurs services domestiques et sexuels ne le satisfaisaient pas. Elles pensaient que c’était LEUR comportement qui provoquait les coups, et que c’était LEUR responsabilité de ne pas « provoquer » leur tyran domestique. Plus l’oppression des femmes est extrême, plus grande est leur identification à l’agresseur.

Les poutinistes raisonnent selon une ligne assez similaire: à les entendre, la Russie de Poutine, leader d’un pays immense qui est la première puissance nucléaire et a la deuxième armée du monde, aurait le droit d’être protégée contre les menaces d’attaques militaires improbables de petits pays frontaliers dont l’armée fait figure de naine par rapport à celle de leur géant voisin, mais pourrait par contre légitimement s’estimer provoquée si les petits états frontaliers en question recherchaient aussi une protection: c’est à eux d’éviter de provoquer le géant russe.

Rappelons que les effectifs militaires ukrainiens représentent moins du 1/4 des effectifs de l’armée russe, qui est dotée en outre d’armes high tech (missiles hypersoniques) que même les Etats-Unis ne possèdent pas. Qui peut croire qu’un petit pays comme l’Ukraine va attaquer un colosse surarmé comme la Russie, et pour quelle raison le ferait-il? Qui peut ajouter foi (sauf des esprits intoxiqués par le complotisme) à la rumeur d’une attaque de la Russie par l’OTAN? Qui a besoin de protection, et contre qui? Historiquement, ce sont généralement les grands pays qui attaquent les petits, l’inverse est rare.

La menace d’une attaque de pays riverains par la Russie n’est que trop réelle, comme vient de le montrer l’actualité et comme aurait dû nous en avertir la liste des guerres déclenchées par Poutine depuis des années. Vu ce palmarès guerrier impressionnant, il est stupéfiant que la plupart des Occidentaux et leurs gouvernements n’aient pas pris au sérieux les informations américaines annonçant que des dizaines de milliers de soldats russes étaient massés à la frontière avec l’Ukraine et qu’une attaque était imminente: la propagande, c’est quand les gens voient ce qu’on leur fait croire et ne croient pas ce qu’ils voient.

Un point juridique qui a son importance: les poutinistes affirment que leur héros a dû avoir recours à une « attaque préemptive » (il aurait attaqué pour ne pas être attaqué) face à la menace d’une invasion par l’Ukraine soutenue par l’OTAN. S’il existe bien dans le droit international, l’utilisation de ce concept de « guerre préemptive » pour justifier une agression militaire est soumis à des conditions strictes: une guerre préemptive ne peut être légitime qu’en cas d’absolue certitude, prouvée irréfutablement, d’une attaque ennemie imminente–mais ces preuves sont faciles à truquer: il faut rappeler que les Etats-Unis ont présenté leur attaque de l’Iraq comme une guerre préemptive sous le prétexte fallacieux de la détention par Saddam Hussein d’ « armes de destruction massive » imaginaires, prétexte fabriqué de toutes pièces. Historiquement, l’argument de « guerre préemptive a plus souvent été utilisé pour présenter une guerre d’agression comme une guerre défensive qu’en cas de menace réelle, et c’est précisément ce qu’a fait Poutine, qui n’a même pas réussi à fabriquer des preuves crédibles prouvant qu’une attaque de l’armée ukrainienne contre la Russie était imminente. Et la notion de guerre préventive en l’absence des conditions spécifiées est contraire au droit international–dont l’autocrate du Kremlin se contrefiche manifestement.

Cet argument des poutinistes « mais l’OTAN l’a provoqué, Poutine est une victime des Occidentaux » ne résiste pas à l’examen, parce que c’est un leurre. Mais derrière cet affichage purement idéologique, on peut discerner d’autres raisons, les vraies raisons du soutien à Poutine.

Je ne doute pas que des crimes aient été commis des deux côtés dans le Donbass, c’est généralement le cas dans les guerres civiles. Mais cela ne change rien au fond du problème: cela ne donne pas le droit à Poutine d’envahir la totalité du territoire d’un Etat souverain. Si l’on est féministe, une chose devrait être absolument claire: chercher des excuses à l’agresseur n’est pas féministe. Et le concept intrinsèquement patriarcal de dictature est absolument incompatible avec les fondamentaux du féminisme.

POUTINOPHILIE: « C’EST L’OTAN LE PROBLEME »

Vu les circonstances, je laisse un peu tomber le féminisme–mais la dénonciation des autocrates virilistes fait aussi partie des combats féministes.

Quand on demande pourquoi exactement l’OTAN est le problème, on obtient le plus souvent des généralités sur l’OTAN instrument de l’l’impérialisme américain. Quand on a des réponses plus précises, l’argument le plus fréquemment avancé est qu’il ne fallait pas laisser les pays de l’Est adhérer à l’OTAN pour ne pas mécontenter Poutine, qui ne réagirait aussi belliqueusement que parce qu’il se sent « encerclé » par l’installation de bases de l’OTAN dans les pays de l’Est et par la perspective d’une entrée de l’Ukraine dans l’OTAN.

Pour ce qui est de l’entrée de l’Ukraine dans l’OTAN, le parlement ukrainien, redoutant –à juste titre– une invasion russe, en a émis le voeu en 2017, mais pour l’OTAN, ce voeu n’était pas recevable: l’Ukraine ne remplit pas les conditions d’adhésion, et plus généralement, son entrée dans l’Alliance atlantique est considérée comme un risque de sécurité pour l’organisation: pays politiquement instable, mené par un leader pro-Russe, Viktor Ianoukovytch, jusqu’à son renversement par les pro-occidentaux en 2014, déchiré par une guerre intestine entre les minorités pro-russes contrôlant une partie de l’Est du pays et les pro-occidentaux, qui a fait près de 10 000 morts. Vu cette instabilité, l’installation de l’OTAN, et a fortiori d’une base militaire en Ukraine (et d’armements high tech qui pourraient tomber aux mains des pro-russes ou des Russes) n’était pas envisageable.

Pour ce qui est de l’adhésion des pays de l’Est à l’OTAN, si ces pays désormais souverains ont voulu adhérer en masse et si l’Ukraine et la Géorgie on fait récemment une demande d’adhésion, c’est bien évidemment pour se protéger de la vieille habitude qu’à la Russie (plus exactement les dirigeants russes) de les envahir et/ou de les génocider périodiquement (le génocide ukrainien de 1932-33, selon les estimations, a fait jusqu’à 5 millions de morts), et de les annexer en les satellisant.

Les défenseurs de Poutine qui s’indignent sélectivement contre l’impérialisme américain semblent avoir oublié que l’URSS a profité de la défaite de l’Allemagne nazie pour mettre sous son joug toute l’Europe de l’Est et une partie de l’Allemagne (Albanie, Bulgarie, Hongrie, Pologne, Roumanie, Tchécoslovaquie, Yougoslavie, et l’Allemagne de l’Est), pays réunis en 1955 (sauf la Yougoslavie) sous l’égide d’un pacte militaire homologue de l’OTAN, le Pacte de Varsovie, et que si l’OTAN a été créé en 1949, c’est pour contrer la menace que l’impérialisme soviétique désormais doté de l’arme nucléaire (première explosion nucléaire soviétique en 1949 à Semipalatinsk, au Kazakhstan) faisait peser sur l’Europe suite à sa mainmise sur les pays de l’Est. Les pays de l’Est, eux, ne l’ont pas oublié.

Ces pays qui ont recouvré leur indépendance lors de l’écroulement de l’URSS et qui n’ont aucune envie de repasser sous la tutelle russe attendaient de leur adhésion à l’OTAN la protection d’un « parapluie sécuritaire » qu’ils estimaient l’Union européenne incapable de leur assurer.

La menace a pu sembler moins pressante après la fin de l’URSS mais ces pays ont payé un lourd tribut pour savoir que l’impérialisme russe transcende les régimes politiques, des tsars à Poutine en passant par Staline. Et c’est parce qu’ils se méfiaient de la constance historique de cet impérialisme que 14 pays de l’Est ont adhéré au Pacte atlantique à partir de 1999.

Un pacte qui serait néanmoins tombé peu à peu « en état de mort cérébrale » à en croire Macron, alarmé par le désengagement américain par rapport à l’Europe et le néo-isolationnisme que signalait le repli des forces américaines en Syrie et en Afghanistan.

L’OTAN, présenté par les pro-Poutine comme une force redoutable, une organisation tentaculaire étendant ses bases partout dans le monde, était en en fait en voie de déliaison, affaibli par une mauvaise coordination entre ses partenaires européens et les EU et par les tensions existant entre différents membres, en particulier avec la Turquie d’Erdogan. C’est Poutine, avec ses guerres de reconquête en direction des ex-états satellites de l’URSS, qui lui a redonné une seconde vie.

Bref rappel des guerres de Poutine:

– seconde guerre de Tchétchénie en 1999, alors que Poutine est Premier ministre de Boris Eltsine, rappelons que cette guerre a fait, selon les estimations, de 100 000 à 300 000 victimes.

– guerre en Géorgie (2008), justifiée par le casus belli favori de Poutine: la présence de mouvements séparatistes pro-russes dans l’Ossétie du Sud qu’il fallait protéger (cf l’alibi des Sudètes pour Hitler). Un accord de cessez-le-feu a été négocié entre Moscou et Tbilissi par Sarkozy dans le cadre de l’Union européenne. Cette guerre a causé environ 700 morts et le déplacement de nombreuses populations.

– invasion et annexion de la Crimée, péninsule qui prolonge le territoire de l’Ukraine en 2014.

Et à la suite de conflits durant depuis des années entre séparatistes pro-russes soutenus par Moscou (dans le Donbass, territoires du Donetsk et de Lougansk dans l’Est de l’Ukraine ) et Ukrainiens pro-occidentaux, et le renversement du président fantoche pro-russe Viktor Ianoukovytch (remplacé par un gouvernement pro-occidental), intervention militaire en Ukraine. Cette guerre en Ukraine a fait, au fil des années, près de 10 000 morts et a entraîné le déplacement de 2 millions de personnes, et les accords de Minsk, signés en 2014 et 2015 pour mettre fin aux affrontements dans la région du Donbass ont été immédiatement violés des deux côtés et ont échoué à rétablir la paix entre les deux communautés. Pour plus de détails (3).

C’est en particulier à cause des inquiétudes suscitées par ces agressions successives que des bases de l’OTAN ont été crées ou développées dans les états baltes, en Roumanie et en Pologne (1).

Tandis que la Russie a créé des bases militaires dans les territoires suivants, dont certains récemment replacés sous son contrôle: en Crimée (Sebastopol), Azerbaïdjan (Gabala), Arménie (Giumri), Biélorussie (Baranovitchi), Kazakhstan (Baïkonour), Kirghiztan (Bichkek), Tadjikistan (Douchanbé), Moldavie (Kolbasna,Chisinau), Georgie: Ossétie du Sud (Tskhinvali, Djeva) et Abkhazie (Gondaouta) (2) Poutine dénonce la présence croissante de l’OTAN dans les territoires qu’il considère comme chasse gardée de la Russie, présence qu’il qualifie d’agression et d’humiliation insupportable. Comme Hitler dénonçant l’injustice du traité de Versailles pour justifier les invasions nazies, Poutine prétend être attaqué par les Occidentaux pour faire passer ses guerres de conquête pour des guerres défensives.

La carte des bases de l’Otan et des bases russes en Europe met en évidence que l’argument de l’encerclement de la Russie par l’OTAN se heurte à une objection de taille: qui a le plus de bases militaires en Europe de l’Est, l’OTAN ou la Russie? Qui encercle qui?

Un autre argument des partisans de Poutine, que celui-ci aborde fréquemment dans ses discours (dans un discours de 2014 en particulier) est celui de la « promesse non-tenue » de l Occident: des représentants de l’OTAN, lors des négociations de 1989-90 ayant abouti à la réunification de l’Allemagne, se seraient engagés à ne pas élargir l’OTAN au delà des frontières allemandes– mais c’est un mythe: aucune des archives récemment rendues publiques ne confirme ces assertions et il n’existe aucun engagement écrit de l’OTAN juridiquement et politiquement contraignant au sujet du non-élargissement de l’OTAN en Europe de l’Est.

Surtout, comment un tel engagement de non-élargissement de l’OTAN vers l’Europe de l’Est aurait-il pu être pris en 1989/90, alors que ces pays étaient encore sous contrôle soviétique et membres du Pacte de Varsovie? Tant que la dissolution de l’empire soviétique n’était pas à l’ordre du jour, la question de l’entrée des pays de l’Europe de l’Est dans l’OTAN ne se posait pas, et elle ne s’est posée qu’à partir du moment où ces pays sont devenus indépendants suite à cette dissolution. L’argument de l’engagement du non-élargissement de l’OTAN au-delà des frontières de l’Allemagne réunifiée est plus qu’un mythe, c’est un anachronisme.

Enfin certain.es avancent que l’OTAN préparait une opération militaire sur l’Ukraine et que Poutine aurait en quelque sorte frappé préemptivement (argument d’ailleurs utilisé par les Américains pour justifier certaines de leurs opérations militaires au Moyen-Orient). On est là dans la rubrique de la rumeur complotiste inversive propagée par Russia Today (on a bien parlé sur cette chaîne d’un risque d’attaque de la Russie par l’Ukraine soutenue par l’OTAN) (4). Rumeur spectaculairement invalidée par les faits: c’est l’armée de Poutine, pas l’armée de l’OTAN, qui avance en Ukraine en ce moment et qui bombarde le pays et ses habitants, puisque des objectifs civils sont touchés.

Dire qu’ « il ne fallait pas laisser les pays de l’Est adhérer à l’OTAN », cela revient à refuser à ces pays le droit de se protéger contre une agression militaire russe et de choisir leurs alliances en fonction de cet objectif, droit garanti par la Charte d’Helsinki de 1975. C’est donc donner à Poutine le droit de décider de leur politique étrangère. Et ainsi lui accorder un droit de veto sur qui peut ou ne peut pas entrer dans l’Alliance atlantique, et par conséquent le droit de décider de la politique étrangère de l’Europe.

Ces pays de l’Est désormais souverains estiment que c’est leur intérêt (économique en particulier) de rejoindre l’EU, et non de rester dans l’orbe russe. Au nom de quoi Poutine a-t-il le droit de le leur interdire en les intimidant par des agressions militaires répétées? Le dictateur affirme que l’Ukraine n’existe pas en tant que nation, parce que ce pays a été longtemps sous domination russe. Dans cette logique du « nous avons envahi et conquis ce pays, il nous a appartenu autrefois donc nous avons des droits permanents sur lui », l’Allemagne pourrait revendiquer ses droits sur la Pologne et le Royaume Uni réclamer un quart du territoire français.

D’autres pays du glacis soviétique se tournent vers l’Europe: en Moldavie, la pro-occidentale Maia Sandu a été élue présidente en 2020, et de nombreux liens avec l’Europe ont été établis–partenariat pour la paix de l’OTAN depuis 1994, accord d’association avec l’UE depuis 2016, etc. En Biélorussie, c’est toujours Loukatchenko, un pro-russe, qui est président, mais des liens avec l’Europe se développent également, accentuant la perte d’influence russe sur ses ex-états satellites.

L’impérialisme américain a été et est encore une réalité, et on peut légitimement considérer que les Etats-Unis ont fait de l’OTAN un instrument de pouvoir et d’influence et un vecteur de cet impérialisme–mais dans ce cas, il faut se demander pourquoi des pays de l’Est, en nombre croissant– et à contre-courant du tropisme pro-russe de l’extrême-droite et d’une partie de l’extrême-gauche française–préfèrent l’impérialisme américain à l’impérialisme russe. Serait-ce parce que, face aux partenariats économiques offerts à ces pays par l’UE, Poutine n’a pas d’autre argument à faire valoir que la force militaire?

Le problème avec la soumission aux ambitions des autocrates impérialistes, c’est que plus on se soumet à eux, plus ils exigent. Poutine a successivement agressé la Tchétchénie, la Géorgie, la Crimée. En 2022, c’est l’Ukraine qui est au menu. Quel pays sera le prochain sur la liste? Ce n’est pas être va-t’en-guerre que de mettre en oeuvre des sanctions. Car, face au schéma d’agressions militaires et de landgrabbing désormais bien établi de Poutine dans lequel (comme Hitler) il se sent encouragé par le peu de réactions des Occidentaux jusqu’ici, ce qui est le plus risqué, c’est de ne rien faire.

1/ https://information.tv5monde.com/…/l-otan-une-alliance…

2/ https://www.frstrategie.org/…/2010-facon-cm-presence…

3/ https://information.tv5monde.com/…/depuis-la-chute-de-l…

4/ « Ces chaînes (télé) qu’on abat », Le Canard enchaîné, 02/03/2022.

May be an image of map and text that says 'Carte des forces militaires autour de I'Ukraine Au 26 janvier 2022 camp militaire russe permanent camp militaire russe récent base militaire de l'Otan zones contestées ESTONIE LETTONIE LITUANIE Moscou Minsk POLOGNE BIÉLORUSSIE RUSSIE Kiev UKRAINE Transnistrie (MOLDAVIE) Donbass ROUMANIE Crimée Sources:Otan,RochanConsuting Sources Otan, Rochan Consulting'

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ELECTIONS PIEGE A CONS, ou pour qui roule Eric Zemmour?

« Elections, piège à cons », c’était un des slogans de Mai 68, et plus de 50 ans plus tard, ce slogan continue à interpeller. En effet, face au caractère foncièrement insatisfaisant de l’offre politique, face aux éternels deuxièmes tours avec Marine Le Pen et au rituel impératif de « faire barrage au RN », et vu ce qu’il advient de leurs promesses électorales une fois que les candidats sont élus, on se pose la question : « est-ce que ça vaut vraiment la peine de voter? »

Plus généralement, est-ce que, comme on nous l’assure, les électeurs ont vraiment le pouvoir de porter au pouvoir des gens qui les représentent, qui vont passer des lois correspondant à ce qu’ils souhaitent et qui défendent réellement leurs intérêts? Ou est-ce que c’est une illusion qui est au fondement même du système démocratique?

La démocratie, c’est un type de régime dans lequel c’est le vote des électeurs.trices qui désigne ceux (plus rarement celles) qui vont les représenter et qui, mandatés par eux, vont exercer le pouvoir politique et assurer le gouvernement du pays: concrètement, quels individus vont siéger au Parlement, qui va être président de la République, maire, etc.

Les électeurs font ce choix sur la base des qualités individuelles des candidat.es et des positions politiques qu’ils défendent.

Dans une démocratie (ou dans tout autre type de société), on constate aussi que les électeurs pauvres, les prolétaires, les gens ayant de faibles ou modestes revenus sont majoritaires, beaucoup plus nombreux que les très riches, qui ne représentent qu’un tout petit pourcentage de la population–d’où l’appellation de «1% » qu’on leur donne dans les pays anglo-saxons.

Alors, puisque c’est la vaste majorité d’électeurs ayant de faibles ou modestes revenus qui décide de ceux qui vont gouverner, comment se fait-il que ces catégories élisent généralement des politiciens qui défendent les intérêts des 1% et non les leurs?

Remettant ainsi leur sort entre les mains d’élus qui vont immanquablement promouvoir des politiques de casse sociale, de démolition des services publics, de dérégulation, de réductions d’impôts pour les très riches et de délocalisation/exportation des jobs, dont ils seront les premières victimes?

C’est le problème N°1 des élites dans les démocraties:  comment faire en sorte que, dans une population où elles sont une infime minorité et où la masse des « économiquement faibles » détient théoriquement le pouvoir électoral de les renverser, ce soient toujours les élus défendant les intérêts des 1% qui soient la majorité au Parlement?

Autrement dit, comment peut-on amener la plus grande partie de la population à voter contre son propre intérêt? Comment peut-on amener ces catégories sociales à croire qu’un milliardaire comme Trump ou un ex-banquier comme Macron peut les représenter politiquement et les défendre?

C’est ce qu’explique Noam Chomsky dans son livre « Fabriquer le consentement ». Contrairement à l’idée communément admise, la presse et les médias ne sont pas un quatrième pouvoir vital pour la défense de la liberté d’expression et des libertés démocratiques. Leur rôle est au contraire de diffuser une propagande favorable à la classe qui détient le pouvoir, et ainsi de créer dans les masses qui les lisent une « fausse conscience », c’est-à-dire l’internalisation des opinions de ceux qui les dominent, et de ce fait l’identification à leurs intérêts. Et pour cela de filtrer, de manipuler voire de fabriquer l’information. Selon Chomsky, les élites contrôlent les médias, par les différents moyens précisés ci-dessous, ce qui leur permet d’y diffuser des « messages endoctrinants ».

Elles contrôlent les médias d’abord parce qu’ils sont leur propriété:  dans les pays occidentaux, les grands médias appartiennent à de grands groupes financiers. En France, les milliardaires et groupes suivants sont propriétaires, actionnaires majoritaires ou actionnaires des médias cités:

Bolloré (Vivendi): Canal+, CNews, C8, CStar, Europe1, RFM, Virgin Radio, Match, le JDD, Le Monde, Voici, Gala, Capital, Télé loisirs, Femme actuelle.

Xavier Niel (Free): Le Monde, l’Obs, Médiapart, Atlantico, Télérama, Nice-Matin.

Dassault: Le Figaro.

Patrick Drahi (SFR, Numéricable): BFMTV,  RMC, Libération, l’Express, l’Etudiant, Télérama, Courrier international.

Daniel Kretinsky, milliardaire tchèque proche du ministre de l’Economie russe: Marianne, Elle, Télé 7 jours, France Dimanche, Le Monde.

Bernard Arnaud: Le Parisien, Les Echos, Aujourd’hui en France.

Etc.

Les journalistes se disent toujours libres de toute pression de la part des propriétaires des médias où ils exercent leur activité–mais c’est pour le moins douteux. Dans le cas de Vincent Bolloré par exemple, ces pressions éditoriales sont non seulement manifestes mais très brutales: licenciements de journalistes et animateurs ne correspondant pas à la ligne politique très à droite qu’il impose, suppressions de certaines émissions pour les mêmes raisons, poursuites judiciaires multiples dans un but d’intimidation, etc. (1).

 Et même si ces pressions sont feutrées, des journalistes seront tentés de s’auto-censurer pour complaire au(x) propriétaire(s) de leur journal, obtenir plus facilement des augmentations, des promotions, etc. La première et la plus massive des « cancel cultures », c’est celle qui est structurellement mise en oeuvre par les grands médias pour protéger les intérêts de ceux auxquels ils appartiennent.

Ensuite parce que ces médias reçoivent aussi des subventions de l’Etat : tarifs postaux préférentiels, abattements sur les cotisations sociales. Et aides directes qui se montent en France à plus d’un milliard d’Euros par an–à condition de signer et de respecter une convention cadre qui limite leur indépendance éditoriale; comme le signale Reporterre, les journaux les plus subventionnés sont ceux appartenant à des milliardaires (2).

Les journaux Le Figaro (18,2 millions) et Le Monde (18,6 millions) sont les plus dotés. Pas exactement des journaux contestataires…

Sans ces aides, et les rentrées publicitaires, Le Monde, Le Figaro, Libération, etc. seraient en faillite car les revenus des abonnements sont minoritaires dans leur budget. 

La publicité est aussi une autre façon pour les classes dominantes de contrôler les médias: il est évident que de grands groupes industriels ne vont pas confier leur publicité à des journaux qui dénoncent leurs pratiques frauduleuses, l’exploitation et les mauvaises conditions de travail de leurs employés, leur destruction de l’environnement ou la mauvaise qualité ou la dangerosité de leurs produits. 

Enfin, il y a ce que Chomsky nomme les « filtres idéologiques » de la société: aux Etats-Unis, par exemple, il suffit de qualifier un individu ou un mouvement de « communiste » pour qu’il soit automatiquement discrédité et devienne inaudible.

Mais en période de crise, où des bouleversements économiques, sociaux et écologiques majeurs entraînant des conséquences dramatiques pour les catégories populaires et moyennes–chômage, augmentation du coût de la vie, réduction de la protection sociale, recul du service public, inflation etc.–  suscitent l’inquiétude et la colère des électeurs.trices–cette colère pouvant devenir explosive et viser les très riches et les élites politiques qui les représentent–une autre stratégie s’impose: détourner cette colère de ses cibles légitimes. C’est ce qu’accomplissent les mouvements populistes.

Les populismes sont presque exclusivement des mouvements d’extrême-droite menés typiquement par des leaders charismatiques dont le rôle est de capter et de canaliser les colères populaires en prétendant s’en faire le porte-parole. Le leader populiste est vu comme quelqu’un qui a un contact direct, instinctif avec le peuple, qui n’a pas peur de parler vrai, de dire les choses comme elles sont, qui tient un langage en rupture avec la langue de bois politicienne habituelle, voire qui cultive une image de grande gueule, de blow hard comme on dit aux Etats-Unis.

C’est l’image que s’est fabriquée Trump, dont la vulgarité langagière et la grossièreté revendiquée valent attestation de franc-parler et de proximité avec le peuple. C’est l’image de Zemmour, qui avec un langage plus châtié (et l’étalage insistant d’une culture très approximative pour se poser en intellectuel) est vu identiquement par ses supporters comme un outsider, un antisystème, « pas un politicien traditionnel », un « homme qui parle cash, qui ne passe pas par quatre chemins pour dire ses idées »,  un personnage « courageux qui dit ce qu’on a envie d’entendre » (les Zemmouristes ne relèvent pas la contradiction), « quelqu’un qui pense ce qu’il dit » et qui dit ce que les autres pensent (3). 

En fait, cette image de « parler vrai » et de position antisystème est une totale inversion de réalité: prétendre que Trump, un milliardaire complotiste qui a pulvérisé les records de diffusion de mensonges et de fake news (30 573 fausses informations en 4 ans ont recensé des journalistes) (4) ou qu’un polémiste financé par divers milliardaires (Dassault, Bolloré, Gave etc.) pour Zemmour  « disent les choses comme elles sont » et sont antisystème témoigne de la crédulité infinie des zélateurs de ces leaders populistes par qui les plus énormes inepties ou contre-vérités proférées par leur idoles sont reçues dévotieusement comme paroles d’évangile. A noter que ces prétendus défenseurs du peuple sont en réalité, en matière économique, inévitablement sur des positions ultra-libérales : celles des milliardaires qui les financent.

La mission principale de ces personnalités populistes charismatiques, c’est de détourner les colères des classes populaires et moyennes des vrais responsables de leurs problèmes, les hyper-riches et leurs politiques néo-libérales, et de les diriger vers de fausses cibles, selon la stratégie éprouvée du bouc émissaire. Pour les nazis, parti populiste abondamment financé par de grands capitalistes allemands par peur du communisme, la fausse cible, c’était les Juifs, coupables désignés de la défaite allemande en 14-18 et de l’effondrement économique des années 30. Pour les populistes actuels–Zemmour poussant cette thématique jusqu’à l’obsession–ce sont les immigrés et les musulmans, fauteurs de trouble universels et causes de tous nos problèmes: « école, logement, chômage, déficits sociaux, ordre public, prisons » liste Zemmour (5)–et même des violences envers les femmes!

Cette obsession de l’immigration comme menace numéro un est doublement dangereuse: d’abord parce qu’elle attise le racisme et désigne aux agressions et discriminations racistes certaines catégories vulnérables de population. Mais aussi parce qu’elle occulte les vrais périls: sur le dérèglement climatique, sur les catastrophes écologiques, sur les pandémies, sur le pouvoir mondialisé et écrasant des GAFA, sur une dictature chinoise brutale dont l’impérialisme arrogant s’affirme de plus en plus, sur ce colosse économique et militaire revendiquant ses « droits » sur Taïwan et disposant d’armes high tech terrifiantes (missiles nucléaires hypersoniques par exemple) dont les Américains sont jusqu’ici incapables de se doter, sur le recul des démocraties dans le monde et sur les dérives autoritaires de nos gouvernements, pas un mot de Zemmour qui ne parle que du grand remplacement.

La vision géopolitique de Zemmour, myope et déformée par ses obsessions, est dangereuse parce que, pendant que le polémiste agite sous nos yeux l’épouvantail de l’immigration, il nous empêche de voir les menaces autrement plus alarmantes qui s’amassent sur notre horizon. Menaces dont ses vaticinations racistes et sexistes, dans la mesure où elles en détournent notre attention, compromettent nos chances d’y échapper, ce qui ne sera possible que si nous prenons pleinement conscience de leur gravité et de leur urgence: désigner des faux périls et de faux ennemis garantit que nous soyons incapables de combattre les vrais.

Dénoncer les discours zemmouriens, ce n’est donc pas juste faire acte d’antiracisme et d’antisexisme, c’est d’abord refuser la falsification systématique de la réalité qu’ils véhiculent, refuser de suivre le polémiste dans son univers parallèle de faits alternatifs, d’inversions et de délirantes absurdités, refuser d’entériner la confusion grandissante actuelle entre faits, opinions et fantasmes dont Zemmour est un des principaux propagateurs en France.

La leçon de la montée des fascismes doit plus que jamais être rappelée : l’accession au pouvoir de ces régimes s’accompagne d’une falsification systématique et massive de la réalité, opérée par une entité gouvernementale explicitement dénommée « Propaganda Staffel » en Allemagne. Et on sait maintenant que cette désinformation, lorsqu’elle se diffuse largement dans les masses, engendre inévitablement des monstres–car « ceux qui peuvent vous faire croire des absurdités peuvent vous faire commettre des atrocités ». 

(1) https://www.20minutes.fr/medias/2208023-20180124-vingtaine-medias-journalistes-denoncent-pressions-vincent-bollore

(2) https://reporterre.net/Les-journaux-les-plus-subventionnes-sont-ceux-appartenant-a-des-milliardaires  

(3) https://www.francetvinfo.fr/politique/les-republicains/il-dit-ce-qu-on-a-envie-d-entendre-decus-par-leur-parti-devenu-une-machine-a-perdre-ces-electeurs-lr-expliquent-pourquoi-ils-voteront-eric-zemmour_4848239.html

(4) https://www.washingtonpost.com/politics/2021/01/24/trumps-false-or-misleading-claims-total-30573-over-four-years/

(5)https://www.lepoint.fr/politique/zemmour-tous-nos-problemes-aggraves-par-l-immigration-sont-aggraves-par-l-islam-28-09-2019-2338299_20.php.  

DEVOIR CONJUGAL: LA SEXUALITE DANS LE COUPLE EST-ELLE OPPRESSIVE POUR LES FEMMES?

Comme je l’ai signalé dans un précédent article (1), le couple est, pour les femmes, le lieu par excellence de relations sexuelles consenties mais non-désirées. D’après les recherches du sociologue (non-féministe) Jean-Claude Kaufmann (2) que je cite dans cet article, pratiquement toutes les femmes en couple ont dû consentir à des relations sexuelles non désirées, occasionnellement ou régulièrement. C’est une pratique qui est inhérente à l’institution du couple hétérosexuel (mariage ou concubinage), et indispensable à son existence même. Elle est humiliante et dégradante pour les femmes, et en tant qu’elle les nie comme sujets sexuels et fait obstacle à une sexualité féminine qui soit l’expression d’un désir autodéterminé, elle les confine à une sexualité de service où leur « agency » se borne à satisfaire les demandes masculines.

C’est une forme d’abus sexuel presque totalement non reconnue, y compris par les féministes qui, jusqu’ici se sont focusées sur les formes de violences sexuelles masculines les plus évidentes et les plus brutales: viol, inceste, pédocriminalité, prostitution, et ont ignoré cette « zone grise ». Mais pourquoi la sexualité conjugale est-elle intrinsèquement oppressive pour les femmes?

Elle l’est d’abord légalement: d’une part, le viol conjugal est maintenant puni par la loi–même si ce type de viol est en fait encore moins pénalisé que les autres types de viol (seulement 1 à 2% des viols font l’objet d’une sanction pénale) (3). Mais d’autre part, l’obligation de rapports sexuels fait toujours partie légalement (articles 215 et 242 du code civil) (4) de l’institution du mariage et si l’un des conjoints n’y satisfait pas (le plus souvent l’épouse), le divorce peut être prononcé à ses torts exclusifs (5) et (6). Donc la loi pose d’une part que le viol conjugal est un crime– mais d’autre part que les rapports sexuels sont dus au conjoint, puisque le non-respect de cette obligation est légalement une cause de divorce.

Il y a là une contradiction manifeste: selon ces dispositions–qui s’opposent en une double injonction paradoxale–l’homme n’a pas le droit de violer sa femme mais celle-ci n’a pas le droit de se refuser. Autrement dit, l’homme ne doit pas la forcer-mais c’est elle qui doit se forcer. On note en passant que la double injonction paradoxale (ou double contrainte: on ne peut pas obéir à l’une des injonctions sans désobéir à l’autre) est une forme de communication pathologique caractéristique des catégories dominantes. En exigeant de la femme en couple qu’elle s’opprime elle même et qu’elle consente à des rapports sexuels non désirés, la loi reconnait implicitement le droit au sexe du conjoint de sexe masculin. S’il n’est plus acceptable que le mode d’imposition des rapports sexuels aux femmes soit la violence physique, c’est la violence psychologique qui prend le relais: l’obligation de rapports sexuels édictée par la loi (et par la culture) est internalisée par la femme, d’externe, la contrainte aux rapports sexuels devient interne, et le mari n’a plus besoin de violer puisque la femme est persuadée qu’elle doit consentir.

Comment cette loi sur le viol conjugal peut-elle être présentée comme une avancée féministe–puisque d’autres articles du code civil maintiennent l’obligation de rapports sexuels basée sur un « droit au sexe » masculin dans le mariage qui sur le fond reste inchangé ? Au moins, la contrainte physique aux relations sexuelles–le viol–est facilement identifiable, c’est beaucoup moins le cas pour les prescriptions internalisées, dont les femmes par définition ne sont pas conscientes.

Mais me direz-vous, cette loi est sexuellement neutre, elle concerne l’homme comme la femme Est-ce bien le cas? En réalité, lorsque cette obligation conjugale de rapports sexuels n’est pas respectée, éventuellement dans le contexte d’un divorce, c’est généralement la femme qui est en cause. Et que le « devoir conjugal » légalement prescrit concerne essentiellement la femme, il ne peut en être autrement car si un homme peut forcer une femme à avoir des rapports sexuels avec lui, une femme ne peut pas forcer un homme à avoir des rapports sexuels avec elle. D’abord parce qu’elle n’en a pas la force physique ni l’habitude psychologique: les femmes ne sont pas socialisées à contraindre les hommes à se soumettre à leur volonté–du moins frontalement.

Mais surtout ce n’est pas possible pour des raisons physiologiques spécifiques au fonctionnement sexuel masculin: une femme ne peut pas forcer un homme à avoir une érection. On peut avancer qu’elle peut théoriquement essayer d’obtenir ce résultat en « l’aguichant », par exemple en arborant des dessous sexy et des bas à résille et en exécutant un strip tease dans la chambre à coucher–mais réalistement, quelle femme, après une journée de travail, les courses, la cuisine, et les enfants, va avoir l’énergie et la motivation nécessaire pour se livrer à ce genre de sex show conjugal?

Parce qu’elle ne peut pas le forcer à avoir une érection, elle ne peut pas le forcer à avoir un rapport sexuel; scoop: sans érection, pas de pénétration, pas de rapports sexuels–la pénétration étant ce qui continue à définir le rapport sexuel standard. Une femme ne peut donc pas exiger qu’un homme s’exécute et performe des rapports sexuels à la demande parce qu’il doit être excité sexuellement pour en avoir. Par contre, un homme peut exiger des rapports sexuels d’une femme, (et utiliser sa force physique supérieure ou toute autre forme de coercition pour l’y contraindre), parce que même si elle ne ressent aucun désir, aucune excitation, une femme est en permanence pénétrable– alors qu’un homme n’est en capacité d’être pénétrant que rarement, pour de courtes durées, et ne l’est pas à volonté.

De ce fait, et du fait même d’être un dominant, un homme n’est pas sexuellement disponible pour sa partenaire–il faut qu’il le veuille et qu’il le puisse–alors que la disponibilité sexuelle d’une femme est vue comme permanente, car nullement subordonnée à ces deux conditions: la volonté d’une dominée ne compte pas, et la question qu’elle puisse ne se pose pas. Par suite, la loi apparemment sexuellement neutre qui pose l’obligation de rapports sexuels entre les conjoints n’institue en réalité que l’obligation de rapports sexuels pour l’épouse–puisque cette obligation est physiologiquement et culturellement inapplicable à l’époux. Cette obligation légale de rapports sexuels présentée comme concernant le mari comme la femme étant en fait (comme la monogamie) à sens unique, elle est donc intrinsèquement oppressive pour les femmes.

Les rapports de force qui régissent les interactions entre les sexes ne restent pas à la porte de la chambre à coucher et leurs relations sexuelles ne sont pas plus égalitaires que leurs rapports dans le reste de la société. C’est un fait fondamental: les corps des femmes sont sexuellement à disposition, pas ceux des hommes, et en ignorant cette inégalité, cette loi « unisexe » la conforte.

(1)https://revolutionfeministe.wordpress.com/…/pourquoi…/

(2) Jean-Claude Kaufmann, « Pas envie ce soir ». Paris, Les liens qui libèrent, 2021.

(3) https://basta.media/En-France-moins-de-2-des-affaires-de…

(4) Voici le texte de l’article 245: «  »Le divorce peut être demandé par l’un des époux lorsque des faits constitutifs d’une violation grave ou renouvelée des devoirs et obligations du mariage sont imputables à son conjoint et rendent intolérable le maintien de la vie commune. » Voir les notes ci-dessous au sujet du refus de rapports sexuels comme motif de divorce. (5)https://www.leparisien.fr/…/devoir-conjugal-sanctionnee…

(6) https://www.legavox.fr/…/divorce-pour-absence-sexe…

104Marie Montaigue, Richard Poulin and 102 others75 Comments24 SharesLikeCommentShare