Vous n’aurez pas la paix

Le blog de Christine Delphy

Ni vous, ni nous, n’aurons la paix tant que vous, Christophe Girard, n’aurez pas démissionné de tous vos mandats électifs.

Vous avez suffisamment fait de mal dans votre fonction d’élu, depuis près de vingt ans, et votre mise en retrait du poste d’adjoint à la Culture de la maire de Paris ne nous fait pas oublier que vous gardez votre confortable mandat de conseiller de Paris.

Après les révélations dans la presse internationale et nationale concernant votre soutien à Gabriel Matzneff, notamment (pour ce qui nous concerne ici) après votre entrée en fonction à l’Hôtel de Ville, en qualité de maire adjoint et de maire d’arrondissement, il est impensable que vous continuiez à exercer un mandat au nom des Parisiennes et des Parisiens.

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Peut-être, ce dont le féminisme a besoin, C’EST D’EXCLUSION, PAS D’INCLUSION

 

                                    PAR JOCELYN MACDONALD

A une époque où l’inclusion est devenue une priorité essentielle du féminisme, une idée fondatrice est tombée particulièrement en défaveur : le séparatisme. La simple accusation de ne pas être intersectionnelle (position qui est en fait impérative mais est souvent mal appliquée par les mêmes progressistes qui en appellent à l’inclusivité) suffit pour faire annuler les événements, et fermer les espaces et les organisations qui centrent les femmes. L’idée du séparatisme, même chez de nombreuses féministes, évoque les redoutables féministes de la Seconde vague aux aisselles poilues qui épèlent « women » avec un y, ou ces gouines imbaisables avec leur coupe « boule à zéro » (LOL). Vous verrez que le séparatisme est interdit chaque fois que n’importe quel groupe de femmes essaie d’organiser n’importe quoi, immanquablement. « Cet événement est pour toutes les personnes marginalisées par le patriarcat » diront les progressistes. Merci, mais tout le monde est marginalisé par le patriarcat d’une façon ou d’une autre.

Les féministes libérales et les hommes progressistes ont manqué un épisode : le féminisme consiste à se séparer d’un système qui maintient les femmes subordonnées aux hommes et leur prend des ressources qu’il redistribue aux hommes. La raison pour laquelle cette tactique devrait susciter notre hilarité est que notre patriarcat sait très bien que le séparatisme menace réellement la suprématie masculine. En fait, c’est le tout premier cocktail Molotov que les femmes lui balancent.

Si vous voulez vraiment savoir ce qu’il en est, lisez l’essai de Marilyn Frye « « Some Reflections on Separatism and Power ». Publié en 1997, il ne fait que 10 pages. Comme vous êtes une femme moderne, il est probable que vous lisez ceci sur votre téléphone portable, à votre travail, donc je vais-je le résumer pour vous aussi directement que possible.

Le féminisme est séparatiste

Frye explique que le féminisme est une philosophie qui n’est pas pour mais contre l’inclusion. Le paradigme dominant dit : « les hommes ont un droit sur le corps des femmes, sur le travail des femmes. Les femmes ne sont invitées à participer à la vie publique que si nous les hommes le décidons. Le féminisme dit : « non, ce n’est pas l’ordre naturel ou inévitable de la vie sur cette planète. Nous ne voulons pas participer à votre grande fête de l’hégémonie capitaliste impérialiste».

Le séparatisme masculin, c’est la norme des espaces de la vie quotidienne—le manspreading dans les trains, les sifflements dans l’espace public—jusqu’aux lieux suprêmes du pouvoir (faible représentation des femmes dans les gouvernements et dans l’industrie). Cela signifie que le séparatisme féministe est une rébellion—les femmes se retirent des institutions, des relations, des rôles et des activités qui sont définies par les hommes, au bénéfice des hommes et pour la préservation du privilège masculin.

Et voilà ce qui est vraiment important : cette séparation est initiée ou maintenue par les femmes à volonté. Il ne s’agit pas de prêcher pour une île de lesbiennes coupées pour l’éternité de la moitié de l’espèce humaine (ok, je ne serais pas contre, mais je dois admettre que ce n’est pas très pratique). Cela signifie plutôt que nous décidons quand le mur est élevé et pour combien de temps, et qui peut franchir la porte et qui reste dehors.

Les hommes sont des parasites

Ce qui risquerait d’attirer le plus d’ennuis à Frye aujourd’hui, c’est l’affirmation que la relation entre les hommes et les femmes est parasitique. La sagesse patriarcale dit que la femme est subordonnée à l’homme parce qu’il la protège et l’entretient. Mais les femmes ont toujours subvenu à leurs besoins matériels—en fait, si les hommes nous protègent et nous entretiennent, c’est dans la mesure où les structures du patriarcat sont organisées de telle façon qu’elles rendent difficile pour les femmes de subvenir à leur propre entretien.

Différentes études concernant le bonheur des couples hétérosexuels montrent que les hommes dans ces relations sont significativement plus heureux et en meilleure santé que les célibataires, tandis que l’inverse est vrai pour les femmes. Quand elles sont en couple avec des hommes, les femmes rapportent davantage de dépressions, une moins bonne santé et moins de stabilité que les hommes avec lesquels elles sont associées.

C’est très impopulaire de dire ça, vu que la plupart d’entre nous ont dans notre vie des hommes que nous aimons, que nous souhaiterions appeler nos « alliés féministes », en plus d’être aussi nos frères, nos pères, nos maris, nos copains. Le fait est cependant que le privilège masculin fait des hommes des voleurs de notre énergie mentale, spirituelle et physique, ou comme le disent certaines de mes sœurs préférées, de notre gynergie. Parfois, on a juste besoin de faire une pause, même avec ceux qui sont des hommes bien (#NotAllParasites).

L’accès est pouvoir

Frye l’explique ainsi :

« Les différences de pouvoir sont toujours manifestées sous la forme d’un accès asymétrique. Les super-riches ont accès à presque tout le monde, et presque personne n’a accès à eux. Les ressources de l’employé sont accessibles au patron, mais les ressources du patron ne sont pas accessibles à l’employé. Le parent a un accès inconditionnel à la chambre de l’enfant, l’enfant n’a pas un accès similaire à la chambre des parents. Le pouvoir total est un accès inconditionnel, l’impuissance totale est d’être inconditionnellement accessible. La création et la manipulation du pouvoir consiste en la création et la manipulation de l’accès ». Dans l’histoire du patriarcat, les hommes ont eu virtuellement un accès illimité au corps des femmes. Ils ont créé et préservé ça par le mariage, le refus de l’avortement, la sous-estimation du travail des femmes et d’autres dispositions trop nombreuses pour les énumérer. Quand les femmes coupent l’accès masculin à tous ces avantages, nous commençons à prendre le pouvoir, et ça rend les hommes enragés.

La définition est pouvoir

En patriarcat, les femmes sont définies comme ne pouvant pas dire non. Qu’il s’agisse de sexualité ou de nurturance et de complaisance, « la femme » est une personne qui a une capacité illimitée pour le sacrifice d’elle-même. En fait, elle n’existe que dans sa relation avec l’homme. Les hommes sont les humains par défaut, et les femmes sont leur reflet et leur ombre. Une femme qui se sépare défie cette définition.

Dans l’acte de séparation, les femmes agrandissent la notion de ce dont les femmes sont capables, de ce que nous paraissons être et de qui nous aimons. Les femmes inventent un nouveau langage, avec lequel elles se définissent elles-mêmes. Mais souvent nous ne pouvons pas changer le langage de ceux qui nous entourent. « Généralement, dit Frye, quand des femmes renégates nomment une chose d’une certaine façon et les suppôts du patriarcat d’une autre, ce sont eux qui l’emportent ». Mais même si le fait de dire quelque chose ne le fait pas exister, créer sa propre communauté crée aussi un espace pour partager son langage.

« Quand nous prenons le contrôle de l’accès sexuel aux femmes, de nos besoins matériels, de nos fonctions reproductives et de notre accès à la maternité, nous redéfinissons le mot « femme ».

Le séparatisme maintenant

Les hommes, bien entendu, sont des maîtres séparatistes. Ils refusent de faire de la place pour les femmes même dans des domaines aussi triviaux que les films et les jeux vidéos. Jetez seulement un œil à ce que les masculinistes disent sur « Mad Max Fury Road » et Gamergate. Lorsque les femmes par contre essaient de se séparer, de créer un espace pour elles, pour penser, pour se relaxer, pour guérir, pour s’organiser, pour apprendre, c’est tout l’enfer qui se déchaîne.

Les hommes terrorisent et espionnent leurs femmes même quand elles se terrent dans des refuges pour femmes battues. Elliot Rodgers a pénétré par effraction dans une sororité pour tuer des femmes parce qu’ils se sentait rejeté.

Dans 31 états américains, les violeurs peuvent poursuivre leur victime en justice pour avoir la garde de leurs enfants.

Mon bar lesbien local, le « Wild Rose », est plein de mecs hétéros qui viennent faire du tourisme à Lesboland. Cette année, il y a eu presque autant de mecs cis-hétéros qui ont participé à la marche lesbienne de Seattle que de non-binaires/queer/lesbiennes butch et femmes, ou femmes s’identifiant comme lesbiennes.

Le festival musical des femmes du Michigan n’existe plus. A son zénith, c’était le plus grand rassemblement de lesbiennes et de femmes qui aiment les femmes dans notre système solaire. Réfléchissez à ça juste une minute. Pensez à ce que l’on ressentait quand on venait de tous les coins du monde, de pays où c’est même illégal d’être lesbienne, de petites villes du Midwest où on n’a jamais vu de femme habillée en lesbienne butch (excepté dans vos rêves), d’arriver à cet endroit et de voir des femmes comme vous partout, de vous sentir en sécurité et libre d’être authentiquement vous-même. Maintenant, les féministes libérales, les masculinistes, les défenseurs des valeurs familiales et même—et c’est le plus difficile à avaler—la communauté queer se réjouissent de la destruction de ce festival (…) Cependant, les femmes et en particulier les lesbiennes ne sont toujours pas autorisées à se définir elles-mêmes, alors tout ça nous donne à nouveau envie de rire,  et nous partageons des articles de « Meninism au quotidien » (Everyday Feminism, site féministe libéral NDLT)  rappelant que le festival Michfest était mauvais et horrible.

Ce que tous les espaces séparatistes ont en commun, c’est d’être des espaces où les femmes peuvent se retirer quand elles le veulent. Elles ont toutes des raisons différentes de le faire. Elles ont toutes leur propre définition des critères de séparation, c’est-à-dire de ce que les personnes dans cet espace ont en commun. Et toujours elles sont menacées et attaquées quand elles le font, surtout par des hommes et parfois par les femmes qui les soutiennent.

Les arguments contre le séparatisme sont post-féministes. Ils prétendent que notre travail est fini et que les hommes ne sont pas responsables et complices de notre subjugation en tant que classe. Non seulement ces arguments font du mal aux femmes mais ils nuisent aussi aux hommes qui seraient nos alliés, parce qu’ils suggèrent que l’on ne peut pas refuser aux hommes l’accès aux femmes parce qu’ils sont trop fragiles. Ils suggèrent que les femmes bénéficient d’une identité purement relationnelle avec les hommes, alors que les femmes s’en sortent très bien avec leur propre identité. Pour les femmes courageuses, pour les féministes, ce qu’elles trouvent dans les forêts du Michigan, dans les demeures des Sept Sœurs, ou derrière tous les murs que les femmes ont érigés, c’est la possibilité de s’aimer elles-mêmes.

(traduit par Francine Sporenda)

Article en Anglais https://www.feministcurrent.com/2015/11/30/18995/?fbclid=IwAR3noSIF9Detsq67ZEHLTpNP2dqL3VpEOMeYfeTxH_cGqCoPHbgUrr17uJ8

 

 

MISOGYNIE, la discrimination première

Au cours de l’histoire humaine, la misogynie a été ce que l’historien de l’holocauste Daniel Goldhagen a nommé (en référence à l’antisémitisme) le « sens commun » de l’humanité. C’était un préjugé trop évident pour qu’on le remarque.

Dans différentes civilisations, à différentes époques, l’observation historique montre qu’il était considéré comme parfaitement normal pour les hommes de condamner les femmes, ou d’exprimer leur dégoût explicite envers elles simplement parce qu’elles étaient des femmes Toutes les grandes religions du monde et les philosophes les plus renommés ont vu les femmes avec mépris et une méfiance parfois proche d’un délire paranoïaque.

Durant l’âge classique, quand les femmes athéniennes étaient contraintes à rester enfermées chez elles pendant la plus grande partie de leur vie, ou vers la fin du Moyen-âge, quand les femmes étaient brûlées vives comme sorcières, ces persécutions n’étaient pas vues comme la conséquence d’un préjugé misogyne, bien que ces deux sociétés aient eu une longue tradition de dénigrement et de diabolisation des femmes. Un préjugé peut exister pendant longtemps avant qu’il ait un nom.

Aujourd’hui, dans de nombreuses parties du monde, des pratiques telles que le voile, la réclusion et l’excision sont toujours acceptées comme le sens commun de la société.

Selon le Humphrey Institute of Public Affairs, les femmes détiennent moins de 1% des propriétés dans le monde, l’UNICEF rapporte que, sur les 120 millions d’enfants dans le monde qui ne sont pas scolarisés, la vaste majorité sont des filles. En Inde, pratiquement tous les foetus avortés sont de sexe féminin.

Ce que l’histoire nous enseigne sur la misogynie, c’est qu’elle est omniprésente, persistante, pernicieuse et multiforme. Bien avant que les hommes aient inventé la roue, ils ont inventé la misogynie, et aujourd’hui, alors que des engins inventés par l’être humain roulent sur la planète Mars, cette invention immémoriale détruit encore des vies.

Aucun autre préjugé n’a été aussi durable, aucune « race » n’a souffert de traitements aussi préjudiciables pendant une période aussi longue, aucun groupe d’individus n’a subi autant de discriminations à une échelle aussi globale.

Aucun autre préjugé ne s’est manifesté sous des formes aussi différentes, apparaissant parfois avec la sanction de la société sous la forme de discriminations sociales et politiques, et parfois se manifestant dans le cerveau tourmenté de psychopathes. Et très peu ont été aussi destructeurs.

Dans le cas de la misogynie, si nous avons été si longtemps incapables de la voir, c’est parce qu’elle était partout sous nos yeux. »

Pour illustrer cette affirmation, l’auteur évoque le cas d’un serial killer (de femmes bien sûr, les serial killers ne tuent habituellement que des femmes, et ce sont presque toujours des hommes). Cet homme, Gary Ridgeway, a tué 48 femmes en 20 ans, surtout des femmes prostituées.

S’il avait tué des Juifs ou des Afro-Américains, ses meurtres auraient été identifiés comme racistes, « on aurait discuté l’état des relations inter-raciales aux Etats-Unis. Mais les actions de tueurs de masse comme Ridgeway ou Jack l’éventreur sont habituellement vues comme relevant de la psychiatrie.
Leur besoin de tuer des femmes est vu comme une aberration individuelle–alors qu’il est simplement l’intensification d’un préjugé commun. »

(« A Brief History of Misogyny », Jack Holland; traduction Francine Sporenda)

L’HETEROSEXUALITE, « naturelle » ou construite?

Voilà des extraits d’un texte de la féministe radicale Sheila Jeffreys sur la non-naturalité de l’hétérosexualité. Bien évidemment, cette déconstruction de l’hétérosexualité n’implique en aucun cas que les femmes hétérosexuelles doivent être attaquées ou stigmatisées par les féministes.

Etre soumise peut être ressenti comme sexuel

Il n’y a pas de plaisir sexuel « naturel » Ce qui donne aux hommes et aux femmes des sensations sexuelles est construit à partir de la relation de pouvoir entre les hommes et les femmes, et ça peut être changé. Dans le « sexe », la différence entre hommes et femmes, censée être si « naturelle », est en fait créée. Dans le « sexe », les catégories « hommes–personnes avec le pouvoir politique–, et « femmes » –personnes appartenant à la catégorie subordonnée– sont exprimées charnellement.

Et le sexe n’est pas non plus une affaire privée. Dans la pensée masculine libérale, le sexe a été repoussé dans la sphère privée, et considéré comme le domaine de la liberté individuelle où les personnes peuvent exprimer leurs désirs et leurs fantasmes. Mais la chambre à coucher est très loin d’être privée, c’est une arène où la relation de pouvoir entre hommes et femmes se joue d’une façon particulièrement révélatrice. La liberté dans ce domaine est généralement la liberté des hommes de se réaliser sur et dans le corps des femmes.

Les ressentis sexuels sont appris et peuvent être désappris. La construction de la sexualité autour de la domination et de la soumission est censée être « naturelle » et inévitable, parce que les hommes apprennent à utiliser le symbole de leur appartenance à la classe dominante, le pénis, en relation avec le vagin de façon à assurer le statut subordonné des femmes. Nos sentiments et nos pratiques sexuelles ne sont pas séparables de cette réalité politique. Et je suggère que c’est l’ affirmation de cette relation de pouvoir, de cette distinction hiérarchisée entre les sexes par le biais de comportements de domination et de soumission, qui est centrale à la sexualité et crée l’excitation et la tension qui lui sont généralement associées dans le système de suprématie masculine.

Depuis les années 70, les théoriciennes féministes et des chercheuses ont révélé l’étendue des violences sexuelles, et comment l’expérience et la peur de cette violence limitent la vie des femmes et leurs opportunités. Les violences sexuelles sur les enfants empêchent les femmes de développer des relations fortes et aimantes avec leur propre corps et avec les autres femmes, et minent leur confiance en leur capacité à agir sur le monde.

L’effet cumulatif de ces violences crée la peur qui pousse les femmes à limiter leur déplacements et leurs actions, à vérifier si il y a quelqu’un sur le siège arrière de la voiture, fermer leur porte à clé, porter des vêtements « safe », fermer les rideaux… Face à cette réalité quotidienne de la vie des femmes , la notion qu’un orgasme (hétérosexuel), dans n’importe quelles circonstances, peut supprimer ces peurs et ces vulnérabilités accumulées est sans doute le plus cruel bobard du pseudoféminisme.

La violence masculine n’est pas l’oeuvre d’individus psychotiques mais le produit de la construction normale de la sexualité masculine dans des sociétés comme l’Australie et les Etats-Unis actuellement–en tant que pratique qui définit leur statut supérieur et subordonne les femmes. Si nous voulons sérieusement mettre fin à cette violence, nous ne pouvons pas accepter cette construction (de la masculinité) comme le modèle de ce qu’est vraiment « la sexualité ».

Le plaisir sexuel (hétérosexuel) pour les femmes est aussi une construction politique. La sexualité des femmes, comme celle des hommes, a été forgée sur le modèle dominant/dominé, comme un moyen de satisfaire et d’être au service de la sexualité construite par et pour les hommes. Alors que les hommes et les garçons ont été encouragés à diriger toute leurs émotions sexuelles vers l’objectification de l’autre et sont récompensés par le plaisir qu’ils retirent de la domination, les femmes ont appris leurs émotions sexuelles dans une situation de domination. Les femmes sont entraînées (à la sexualité) par l’abus sexuel, le harcèlement sexuel et des rencontres précoces avec des garçons et des hommes dans un rôle sexuel qui est essentiellement réactif et soumis. Nous apprenons nos émotions sexuelles dans des familles patriarcales dans lesquelles nous n’avons pas de pouvoir, entourées par des images de femmes-objets dans la publicité et les films.

Le formidable livre de Dee Graham « Loving to Survive » de 1994 voit la féminité et l’hétérosexualité comme des symptômes de ce qu’elle appelle « syndrome de Stockholm sociétal »… Le syndrome de Stockholm se développe chez des personnes qui craignent pour leur vie mais dépendent de ceux qui les tiennent captives. Si le geôlier montre un peu de compassion, aussi minime qu’elle soit, un otage va se lier à lui au point de le protéger et d’adopter son point de vue sur le monde. Dee Graham définit la violence que les femmes expérimentent quotidiennement comme du « terrorisme sexuel ».

Parce que la sexualité des femmes se développe dans ce contexte de terrorisme sexuel, on peut érotiser notre peur, notre lien terrifié (avec les hommes). L’excitation sexuelle et l’orgasme ne sont pas nécessairement positifs. Les femmes peuvent ressentir un orgasme quand elles sont sexuellement agressées étant jeunes, ou dans le viol et la prostitution…

Dans les magazines féminins et même féministes, la sexualité proposée apparaît comme séparée du statut subordonné des femmes dans la vie réelle et de leur expérience de la violence sexuelle et n’offre aucune possibilité de déconstruire et de reconstruire ni la sexualité des hommes ni celle des femmes. Le SM et les scénarios de fantasmes, par exemple, dans lesquels les femmes cherchent une perte d’elles-mêmes, sont souvent utilisés par des femmes qui ont été agressées sexuellement. L’excitation orgasmique ressentie dans ces scénarios ne peut pas être ressentie dans ces corps féminins si ils restent ancrés et conscients de ce qu’ils sont vraiment. L’orgasme de l’inégalité, loin d’encourager les femmes à créer une sexualité compatible avec la liberté recherchée par les féministes, ne récompense les femmes qu’avec un « plaisir » qui est le résultat d’une dissociation…

La poursuite de l’orgasme lié à l’oppression fonctionne comme un nouvel « opium des masses »… Une sexualité égalitaire, correspondant à notre poursuite de la liberté, reste encore à créer si nous voulons affranchir les femmes de leur assujettissement sexuel.

La capacité des femmes à érotiser leur subordination et à prendre plaisir à leur propre dégradation, à celle des autres femmes et à un statut d’objet sexuel pose un sérieux obstacle. Aussi longtemps que les femmes ont un enjeu dans le système sexuel tel qu’il est, aussi longtemps qu’elles en dérivent leur jouissance, pourquoi voudraient-elles le changer?

Je suggère qu’il n’est pas possible d’imaginer un monde dans lequel les femmes sont libres en même temps qu’elles défendent une sexualité basée précisément sur leur absence de liberté…. Seule une sexualité de liberté et notre capacité à imaginer et à travailler en vue d’une telle sexualité rend la liberté des femmes pensable ».

Sheila Jeffreys, « How Orgasm Politics Has Hijacked the Women’s Movement ».

Sheila Jeffreys est professeure de sciences sociales et politiques à l’université de Melbourne.

VIOL ET RECIDIVE: la théorie du prédateur

Je reposte ci-dessous un de mes articles,  déjà ancien mais malheureusement toujours d’actualité,  sur des études établissant qu’environ 2/3 des violeurs sont multirécidivistes:

 NOUVEL ECLAIRAGE SUR LES AUTEURS DE VIOL

Le viol par inconnu reste le paradigme du viol, celui que l’opinion publique reconnaît sans hésitation comme tel, mais il n’est pas la norme. Comme les féministes le savent, le viol par personne de connaissance est le plus répandu (environ les 2/3 du nombre total de viols déclarés). La perception de la réalité du viol est obscurcie par un certain nombre de mythes et ce n’est que récemment que des recherches ont commencé à modifier notre compréhension des auteurs des viols les plus fréquents, à savoir les viols par personne de connaissance, et de la façon dont ils procèdent pour commettre leurs crimes. Les travaux de David Lisak, professeur de psychologie à l’université de Massachusetts, et d’autres travaux similaires apportent un nouvel éclairage sur la question.

En substance, la « théorie du prédateur » issue du résultat de ces recherches pose que les viols par personne de connaissance sont commis par un pourcentage relativement peu élevé de récidivistes qui passent inaperçus de la population, chacun d’entre eux faisant plusieurs victimes, et que ces violeurs sélectionnent leurs victimes sur la base du fait qu’ils pourront commettre ces viols sans être détectés et sans que cela entraîne de conséquences significatives pour eux. De ce fait, pour vaincre la résistance de leurs victimes, ils préfèrent avoir recours à l’alcool ou à d’autres moyens incapacitants, et évitent de recourir à la force ou ne l’utilisent que minimalement.

Cet article est basé sur deux études récentes ; la première est celle de David Lisak et Paul M. Miller qui s’intitule « Viol répété et criminalité multiple chez les violeurs non détectés » (Repeat Rape and Multiple Offending Among Undetected Rapists) ; elle a été publiée dans la revue « Violence and Victims » en 2002. La seconde étude a été réalisée par Stephanie K. McWhorter et al ; intitulée « Rapport sur la perpétration du viol par des membres du personnel de la Marine récemment engagés » (Reports of Rape Perpetration by Recently Enlisted Navy Personel), elle a été publiée dans la même revue en 2009. Ces deux études sont à l’heure actuelle les meilleures existant sur le sujet des violeurs non détectés, dont on sait qu’ils constituent la vaste majorité des auteurs de viol (grosso modo, en France, seulement environ un viol sur 10 fait l’objet d’une plainte et seulement environ 1 plainte pour viol sur 10 aboutit à une condamnation judiciaire). Ces auteurs de viol ni incarcérés ni arrêtés sont jusqu’à présent « restés sous le radar » et on disposait de très peu de données sur eux.

L’ÉTUDE LISAK ET MILLER

Lisak et Miller, dans leur recherche, ont cherché à répondre à deux questions :
Est-ce qu’un nombre important de violeurs non détectés violent plus d’une fois ?
Est-ce que ces récidivistes non détectés commettent aussi d’autres formes de violence interpersonnelle, comme c’est le cas pour les violeurs incarcérés ? Leur étude a porté sur un échantillon de 1 882 étudiants d’universités américaines (niveau college) ; l’âge moyen des membres de cet échantillon était de 26,5 ans (ils étaient donc un peu plus âgés qu’une population étudiante normale), et le groupe était ethniquement diversifié. Lisak et Miller ont posé à ce groupe 4 questions visant à établir s’ils avaient commis des viols ou des tentatives de viol sans jamais utiliser le mot viol dans leurs questions. En effet, l’usage explicite de ce mot, en tant qu’il connote une stigmatisation morale et sociale, aurait risqué d’entraîner une sous-déclaration des faits de la part des étudiants interrogés. Ces questions étaient les suivantes :

1) Vous êtes vous jamais trouvé dans une situation dans laquelle vous avez essayé d’avoir des relations sexuelles avec une femme adulte en utilisant ou en menaçant d’utiliser votre force physique (lui tordre les bras, l’empêcher de bouger etc.) si elle ne coopérait pas ?

2) Avez-vous jamais eu des rapports sexuels avec une personne, bien que cette personne soit non consentante, parce qu’elle était trop intoxiquée (alcool ou autre substance) pour résister à vos avances ?

3) Avez-vous jamais eu des rapports sexuels avec une femme contre sa volonté parce que vous avez utilisé, ou menacé d’utiliser, votre force physique si elle ne coopérait pas ?

4) Avez-vous jamais pratiqué une fellation ou un cunnilingus avec une femme contre sa volonté parce que vous avez utilisé, ou menacé d’utiliser, votre force physique si elle ne coopérait pas ?

Sur les 1 882 étudiants, 120 ont admis qu’ils avaient commis un/des viols ou tentatives de viol, soit un peu plus de 6% du total. Selon Lisak et Miller, ce chiffre est probablement inférieur à la réalité car les données disponibles sur les auteurs de viols détectés mettent en évidence qu’ils sous-déclarent le nombre de leurs viols.

L’information vraiment nouvelle est celle qui fait apparaître comment ces violeurs se répartissent. Parmi ces 120 violeurs, 44 ont déclaré avoir commis un seul viol ; les 76 restant étaient des récidivistes. Ces 76 hommes, soit 63% des violeurs, ont commis un total de 439 viols ou tentatives, soit une moyenne de 5,8 viols par individu. Certains des violeurs étaient même des super-récidivistes, puisque 4% d’entre eux étaient responsables de 400 viols ou tentatives.

Le modus operandi de ces violeurs révèle aussi que la plus grande partie de ces viols diffèrent de ce qui est reconnu par la justice et l’opinion publique comme étant un « vrai viol ». De ces 120 violeurs qui se reconnaissent comme tels, seulement 30% ont rapporté avoir utilisé la force ou les menaces, tandis que les 70% restant disent avoir violé des victimes incapacitées car en état d’intoxication, la proportion étant à peu près identique pour les 44 violeurs qui ont reconnu un seul viol et les 76 qui en ont reconnu plusieurs.

Lisak et Miller ont trouvé que les violeurs récidivistes étaient aussi responsables d’une gamme étendue d’autres actes de violence, incluant voies de fait sur leur compagne et maltraitances d’enfants. Leurs questions portaient sur des actes tels que gifler ou étrangler une partenaire de vie, battre ou molester sexuellement un enfant, ainsi que sur des formes d’agression sexuelle autres que le viol. Les 76 violeurs récidivistes, soit 4% de l’échantillon total étudié, étaient responsables de 28% des violences commises par les participants à cette étude : les presque 1 900 hommes interrogés rapportaient un total d’environ 4 000 actes de violence. Les super-récidivistes signalés plus haut, soit 4% des sujets interrogés, étaient à eux seuls responsables de plus de 1 000 de ces actes de violence, soit à peu près 25% du total.

Les conclusions à tirer sur la base de ces constatations sont que le viol n’est pas un problème isolé car les récidivistes non seulement commettent un pourcentage considérable du total des viols mais sont aussi responsable d’une proportion très importante des violences conjugales et sur enfants. En d’autres termes : si ces super-récidivistes disparaissaient de la société, les violences envers les femmes et les enfants diminueraient de façon spectaculaire.

L’ÉTUDE McWHORTER

Stephanie McWhorter et ses collaborateurs ont terminé en 2009 une étude qui a abouti à des résultats pratiquement identiques à ceux de Lisak et Miller à partir d’une population différente. L’auteur a étudié 1 146 jeunes hommes s’étant récemment engagé dans la Marine américaine, leur posant des questions sur leur comportement depuis l’âge de 14 ans. Les participants à cette étude étaient plus jeunes que ceux de Lisak et Miller et leur âge moyen était de 20 ans, avec un âge maximum de 34 ans, comme il était prévisible pour des engagés. L’étude était longitudinale, c’est-à-dire qu’elle s’est déroulée sur l’ensemble de leur période de service dans la Marine. La méthodologie utilisée dans cette étude est celle du « Sexual Experiences Survey », un questionnaire standard sur les pratiques sexuelles utilisé par les chercheurs depuis plus de 20 ans.

Sur ces 1 146 participants, 144, soit 13%, ont admis avoir commis un ou plusieurs viols/tentatives de viol, ce qui est un pourcentage nettement plus élevé que les participants de Lisak et Miller. Par contre, les deux études se rejoignent sur le fait que 71% des violeurs ayant commis un viol ou tentative ont reconnu qu’ils en avaient commis plusieurs, chiffre assez proche des 63% de Lisak et Miller. Les 96 hommes qui ont reconnu plusieurs viols en ont commis 6,36 chacun, pas très loin de la moyenne de 5,8 viols par récidiviste trouvée par Lisak et Miller. Du total des 865 viols ou tentatives reconnus par les hommes ayant participé à l’étude, 95% de ces viols ont été commis par seulement 96 hommes, soit 8,4% de l’échantillon total.

Les découvertes de McWhorter sur le modus operandi de ces violeurs confirment aussi celles de Lisak et Miller : 61% des agressions ont été commises sur des victimes en état d’intoxication, 23% par la force, 16% les deux. Curieusement, le nombre des viols par force passe de 34% avant l’engagement à 45% après l’entrée dans la Navy.

L’étude de McWhorter indique aussi que les violeurs commencent jeune : une proportion significative de l’échantillon (40%) disent avoir commencé à violer entre 14 ans et l’âge de leur entrée dans la Marine (qui se situe souvent vers 18 ans) tandis que 60% des violeurs ont déclaré que leur premier viol avait eu lieu après l’âge de 18 ans, l’âge moyen auquel se produit le premier viol se situant entre 16 et 18 ans. Les violeurs qui reconnaissaient avoir attaqué des femmes inconnues représentaient moins du 1/4 de la totalité des violeurs.

Plus de 90% disaient cibler le plus souvent des femmes de connaissance et 75% ont déclaré ne viser que des femmes de connaissance ; seuls 7% des violeurs ont déclaré ne viser que des femmes inconnues. Et surtout McWhorter écrit : « des hommes qui n’utilisent que la force, aucun n’a reconnu avoir violé une femme qu’il ne connaissait pas ». Le viol stéréotypique, caractérisé par un homme attaquant une inconnue en utilisant la force, n’a été rapporté par aucun des participants.   Les participants qui n’ont déclaré n’utiliser que la force ont aussi dit ne violer que des femmes de connaissance, tandis que les hommes qui rapportent ne viser que des femmes inconnues ont dit n’utiliser que des substances intoxicantes pour parvenir à leurs fins.

Autrement dit, le « bon viol », le viol par force et par inconnu, seul type de viol considéré comme certain et avéré par l’opinion publique et l’institution judiciaire et justifiant de ce fait une pénalisation maximum, est un viol qui (d’après ces études) n’existe pas. Ce qui fait que la plus grande partie des viols ne correspondant pas à ce type ne sont pas identifiés comme tels, et donc échappent à la justice. On peut même supposer que si la justice cible des viols imaginaires, c’est justement pour ne pas avoir à punir la masse des viols réels. Ces découvertes pourraient expliquer pourquoi la plupart des viols déclarés par les participants n’ont jamais été détectés. Les travaux de Lisak vont au-delà de la simple identification de la prévalence d’un certain type de violeurs et de leurs méthodes, ils apportent aussi des lumières sur qui sont ces hommes et fournissent des détails importants sur leur mode d’opération. Dans un article intitulé « Comprendre la nature prédatrice de la violence sociale » (Understanding the Predatory Nature of Social Violence), Lisak met en évidence que de nombreux facteurs motivationnels identifiés chez les violeurs incarcérés sont aussi présents chez les violeurs non détectés. Comparés aux hommes qui ne violent pas, ces violeurs non détectés éprouvent plus de colère envers les femmes, ils sont habités par un plus grand désir de les dominer et de les contrôler, ils sont plus impulsifs et désinhibés dans leurs comportements, plus hyper-virils dans leurs croyances et leurs conceptions, moins empathiques et plus antisociaux. Les hommes avec des vues rigides sur les rôles de genre et animés de ressentiment envers les femmes sont sur-représentés parmi les violeurs.

Ce qui ne surprendra pas les lecteurs/trices féministes, mais c’est une importante confirmation : les hommes qui semblent haïr les femmes généralement les haïssent vraiment. Si leurs propos indiquent qu’ils n’aiment pas ou ne respectent pas les femmes et les voient comme des obstacles à surmonter ou à vaincre, ils disent la vérité. C’est ce qu’ils pensent, et ils se comporteront de façon abusive avec celles-ci s’ils ont la possibilité de le faire sans être pris. La différence majeure entre les violeurs incarcérés et ceux qui ne le sont pas est que les premiers ne se limitent pas à des tactiques de viol ne comportant pas de risques. Dans leur écrasante majorité, les violeurs non détectés n’utilisent pas la force, tablent sur l’incapacitation de leurs victimes par l’alcool ou tout autre moyen non violent et violent des personnes qu’ils connaissent. Ils créent des situations de viol où ils savent que la culture les protège en trouvant des raisons de les excuser et/ou en refusant d’entendre leurs victimes, voire en accusant celles-ci. Les violeurs incarcérés sont ceux des violeurs qui utilisent des tactiques que la société reconnaît comme viol et pour lesquelles elle est moins disposée à trouver des excuses.

Autrement dit, c’est le mode d’opération qui permet aux violeurs non détectés de ne pas l’être : ils identifient correctement une méthodologie qui les place sous la protection de la « culture d’excuse du viol » et ils échappent généralement à toute condamnation parce que leur viol ne correspond pas au scénario typique ; en fait il est peu probable qu’ils soient jamais arrêtés parce que leur viol ne se prête pas à des « convictions faciles », et il est rare que les victimes les dénoncent parce qu’elles savent bien que les tactiques utilisées par ces violeurs ne leur laissent que peu de chances de faire reconnaître comme tel le viol qu’elles ont subi. Ces violeurs cherchent sciemment à placer leur victime dans une position où elle est si intoxiquée, effrayée, intimidée, isolée ou sans espoir d’échapper à son agresseur qu’elle ne parvient même pas à exprimer clairement son refus. Et parce que la culture dominante refuse souvent d’identifier ces tactiques pour ce qu’elles sont, non seulement les coupables nient qu’ils aient jamais commis un viol mais même les victimes sont incapables de nommer ce qu’elles ont subi.

Lisak décrit les caractéristiques des méthodes de ces auteurs de viol, qu’il a identifiées sur la base d’interviews réalisées avec des violeurs non détectés sur une durée d’environ vingt ans.

-ils excellent à identifier des victimes potentielles et à tester les limites de ces victimes

-ils planifient et préméditent leurs agressions en utilisant des stratégies sophistiquées pour « préparer » ces victimes en vue de l’agression, pour les surprendre, les isoler physiquement etc.

-ils utilisent des formes de violence « instrumentales » (visant un but précis) et rarement gratuites

– ils manifestent un fort contrôle de leurs impulsions et n’utilisent généralement que le degré de violence nécessaire pour terrifier leur victime et la contraindre à se soumettre

– ils utilisent des armes psychologiques (autorité, contrôle, manipulation, menaces) appuyées par la force physique et n’utilisent qu’exceptionnellement des armes telles que couteau ou revolver

-ils utilisent délibérément l’alcool pour rendre les victimes vulnérables ou inconscientes

Ces résultats sont en conflit avec la vue du viol par étudiant communément admise sur les campus : typiquement commis une seule fois par un jeune homme convenable qui, s’il ne s’était pas laissé entraîner par ses pulsions sous l’emprise de l’alcool, et s’il n’y avait pas eu manque de communication avec sa partenaire, n’aurait jamais fait « une chose pareille ». La réalité est moins bénigne et les études font apparaître que la majorité des viols sont commis par des « serial rapists » (violeurs en série) qui sont des prédateurs violents. Les recherches de Lisak et Miller infirment en particulier un texte récent écrit par un avocat et professeur de droit, Peter Lake, qui présente les auteurs de viol comme de braves garçons qui ont fait une bêtise. Sa conclusion est que ces braves garçons ont simplement fait une erreur de jeunesse et qu’ils rentrent habituellement dans le rang à condition de ne pas être punis lourdement par la justice et envoyés en prison. Lisak et Miller considèrent ces vues comme angélistes et pensent que le viol devrait être traité moins comme un mauvais comportement à rééduquer et davantage comme un crime : « clairement, ces individus n’ont pas simplement besoin d’un peu plus d’éducation sur ce que doit être la communication entre les sexes. Ce sont des prédateurs. »

Le choix des « lieux de chasse » fait aussi partie des tactiques de ces prédateurs : ils trouvent généralement leurs victimes dans un bar, une boîte ou une party. Ils repèrent les femmes qui leur paraissent les plus vulnérables, les plus naïves et les plus ivres, ou ils les font boire ou leur font prendre une drogue. Le lieutenant Brandy Norris, policier dans un commissariat sur un campus, qui a enquêté sur de tels cas déclare : « ils sélectionnent les femmes les plus ivres ». D’un de ces « serial rapists », Elton Yarbrough, qui a violé 5 femmes, Norris déclare « qu’il était assez intelligent pour savoir qu’il n’avait pas besoin de se cacher dans les buissons et de saisir une fille au passage ». Ces femmes étaient toutes des amies, l’une d’elles était une amie d’enfance, il les connaissait bien, elles étaient à l’aise avec lui, elles n’avaient pas peur de boire avec lui car elles lui faisaient confiance. Il était très difficile pour les victimes d’identifier un vieil ami comme étant un violeur ; de plus, comme elles avaient trop bu, elles se sentaient coupables et savaient que l’opinion publique les jugerait responsables de leur viol à cause de leur état d’ébriété. Attitude typique chez les auteurs de viol sur personne intoxiquée, Yarbrough utilisait son propre état d’ivresse comme une excuse : « quand vous combinez beaucoup d’alcool et beaucoup de parties, vous allez avoir beaucoup de sexe ». Dans les viols par personne connue, c’est seulement les scénarios conventionnels socialement reconnus comme viols qui sont identifiés comme tels, si même ils le sont.

La conclusion de ces chercheurs est que ces « serial rapists » ne sont pas réhabilitables. Plutôt que de faire porter les efforts de la société sur leur réhabilitation, il serait plus efficace d’éduquer les gens sur la réalité du viol tel qu’il existe réellement derrière les mythes, leur apprendre à identifier ces violeurs pour intervenir dans des situations à haut risque, à écouter ce que disent les femmes, à ne pas se boucher les oreilles, à ne pas être dans le déni, à cesser de défendre les violeurs et de leur trouver des excuses. Refuser de voir que des hommes qui ont commis plusieurs viols en commettront probablement d’autres, c’est tout simplement les couvrir et donc encourager de nouveaux passages à l’acte de leur part.

Francine Sporenda

Etude Lisak et Miller https://www.ncbi.nlm.nih.gov/pubmed/11991158?fbclid=IwAR1omdoGao3yJLrtiN0mlCDIepByjXjZQT7hghGc2fQy6iYjeEyatPniOTU

Etude McWhorter https://www.ncbi.nlm.nih.gov/pubmed/19459400?fbclid=IwAR1RHy7CV4iZsxNRFtYdOmR05ivyxApiwRH_rJxkK2WnqRVyy-sRKV5D4ak

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

DE L’URGENCE DU LEADERSHIP FEMININ

Parce que l’épidémie actuelle met brutalement en évidence l’impéritie des leaders patriarcaux et fait apparaître que les pays qui, en moyenne, s’en sortent le mieux sont ceux où le leadership est très  féminisé, voire féministe–et que la domination patriarcapitaliste mène l’humanité à la catastrophe, j’ai traduit ces extraits d’un livre (non traduit en Français) de Melvin Konner, où il développe les arguments en faveur d’un leadership féminin. On peut ne pas être d’accord avec  toutes ses analyses, que l’on peut voir comme trop axées sur un réductionnisme biologique essentialiste, mais face (par exemple) à l’universalité de la violence masculine, elles interrogent et sont en tout cas une lecture intellectuellement stimulante.

« Le mot « supériorité » associé à « biologie » est un drapeau rouge pour les féministes, parce que le principal argument des systèmes patriarcaux est de justifier le statut de citoyen de deuxième classe des femmes (et des personnes racisées) par la biologie: « les femmes sont physiquement moins fortes que les hommes, elles sont entravées par les grossesses, la maternité et le cycle féminin, ce qui les rend incapables de jouer un rôle dans la vie publique, et même au travail dans la plupart des emplois. Les femmes sont aussi censées être trop émotives et irrationnelles pour exercer n’importe quel type de leadership. »

Melvin Konner souligne qu’en fait, plusieurs de ces soi-disant infériorités sont des caractéristiques positives: être capable de donner la vie peut être vu comme une forme de pouvoir. « D’autres sont juste des inversions patriarcales: les hommes ont projeté leurs propres défauts sur les femmes, par exemple « l’irrationalité féminine ». Le monde tel qu’il est, plein de guerres, de terrorisme, de destruction de l’environnement, est le résultat direct du leadership masculin « rationnel ». Sur la base de ses conséquences chaotiques et destructrices, il est clair que le leadership masculin est au contraire complètement irrationnel.

Mais le problème principal est que, de ces différences biologiques observées entre les mâles humains et les femmes, le patriarcat a tiré les conséquences que ces différences prouvent que la supériorité des hommes est totale. En bref, que les hommes ne sont pas justes meilleurs pour soulever des choses lourdes, mais supérieurs en valeur absolue.

Bien sûr, c’est une absurdité logique, parce qu’il n’y a aucun rapport de causalité entre ces deux termes: le fait que les hommes ont plus de force physique et peuvent de ce fait soumettre les femmes et le fait qu’ils sont meilleurs qu’elles généralement, ont plus de valeur, sont plus importants , devraient être placés au-dessus d’elles dans la hiérarchie sociale  et avoir autorité sur elles  (pourquoi devrait-t-il y avoir une hiérarchie entre les êtres de toute façon?)

Si cette expression « supériorité biologique » vous fait tiquer, c’est parce que vous ne pouvez pas vous empêcher d’associer différence biologique et hiérarchie sociale, comme le patriarcat nous a enseigné à le faire. Mais si les connotations négatives de cette expression sont trop nombreuses pour qu’on puisse les ignorer, employons plutôt l’expression d’ « avantage biologique ». »

Selon l’auteur, le fait d’être née femelle apporte plusieurs avantages biologiques: « durée de vie plus longue, protection contre certaines maladies, un meilleur système immunitaire, meilleure adaptation au changement et meilleure résilience aux traumas, pulsions agressives et sexuelles moins obsédantes, excitabilité sexuelle plus contrôlée, donc meilleur contrôle et stabilité émotionnelles, donc meilleur jugement et meilleure capacité à prendre des décisions rationnelles, etc. »

Il précise aussi « qu’à certaines périodes de l’évolution humaine, l’agression masculine a pu être un avantage évolutif, mais que dans les sociétés modernes où la force physique est de moins en moins importante, ce n’est plus le cas, et cette agressivité masculine est maintenant devenue contre-productive  et menace même la survie de l’espèce. Dans cette approche, les avantages biologiques des femmes font qu’elles sont mieux adaptées au monde de demain et qu’il est temps que le leadership féminin prenne les choses en main: le patriarcat a fait de la planète un enfer, mais la façon dont les femmes se comportent nous montre qu’il n’est pas inévitable qu’il en soit ainsi et que le chemin pour sortir de cet enfer et pour notre survie est entre les mains des femmes. »

Melvin Konner rappelle  que « la domination masculine extrême est une anomalie dans notre histoire–une anomalie durable mais néanmoins temporaire. En termes de relation entre les sexes, nous sommes en train de revenir à l’égalité, pas de l’inventer. Et si nous regardons autour de nous dans le monde animal, nous trouvons de nombreux et excellents modèles d’égalité entre les sexes chez nos plus proches parents, et au delà.

Mais qu’est-ce qui sera différent dans ce nouveau monde? Contrairement à toutes les idées reçues, les femmes sont plus logiques et moins émotionnelles que les hommes. Certes,  la plupart des femmes pleurent plus facilement mais la vie sur cette planète n’est pas menacée par les larmes des femmes, et ce n’est pas ce liquide salé qui cause la pauvreté, pompe les finances publiques, torture des individus sans défense, impose des rapports sexuels forcés ou réduit des villes en ruines. Ces désastres sont littéralement « manmade » (produits par les hommes). Ils résultent des émotions des individus masculins qui s’imposent constamment à leur esprit. Trop d’entre eux sont constamment dominés par des motivations et des émotions qui affectent beaucoup moins les femmes.

En plus de leur meilleur jugement, de leur fiabilité, du fait qu’elle travaillent mieux avec des groupes, le fait que les femmes ne sont pas aussi obsédées par leurs pulsions sexuelles et leur plus faible niveau de violence  leur confère une supériorité biologique. Elles vivent plus longtemps, ont des taux de mortalité inférieurs à tous les âges, sont plus résistantes à certaines catégories de maladies et moins susceptibles de souffrir de pathologies du cerveau qui conduisent à des comportements dysfonctionnels voire destructeurs. Et bien sûr, elles sont capables de produire de nouvelles vies avec leur corps, un fardeau stressant et coûteux auquel les hommes n’apportent que la plus infime contribution biologique, contribution dont, dans un futur pas très éloigné, on pourra sans doute se passer. Il y a des espèces qui ont évolué dans ce sens (une reproduction sans mâles) et qui s’en portent très bien. Et avec notre maîtrise croissante de la biotechnologie, nous pourrions y arriver plus rapidement que ces espèces et le réaliser encore mieux qu’elles.

On m’a dit que j’étais trop dur avec les hommes, que je devrais reconnaître que tous les hommes ne sont pas coupables de violence, de viol, de promiscuité sexuelle  ou ne déclenchent pas des guerres. Mais la minorité qui en est coupable est dangereusement importante, bien plus nombreuse qu’elle ne l’est chez les femmes, et cette minorité a laissé une empreinte très forte sur l’histoire humaine. En fait, on peut dire que c’est cette minorité qui a fait l’histoire, au moins pour les dix ou douze mille dernières années. Tous les hommes au pouvoir ne sont pas coupables de ces crimes mais trop  sont coupables d’un ou plusieurs d’entre eux.

Mais une autre objection est que les hommes ont accompli de grandes choses! Davantage que les femmes. Je le reconnais, bien qu’étant donné que les hommes ont bloqué l’accès des femmes à ces grandes réalisations dans tous les domaines pendant des milliers d’années, la comparaison entre les deux sexes de ce point de vue n’est pas équitable.

Ce n’est pas juste une différence de degré en ce qui concerne la violence et l’égoïsme qui a crée cette différence historique, c’est aussi que, quand des hommes se réunissent dans des groupes qui excluent les femmes, le niveau élevé de ces émotions négatives dans ces groupes produit une dynamique toxique qui a empoisonné le cours de l’histoire.

En fait, toutes les guerres sont mâles. Il y a toutes les raisons de penser  qu’avec une hiérarchie future où les femmes seraient très présentes et décisionnaires dans un contexte où elles n’auraient plus à imiter les hommes pour devenir leaders, et interagiraient avec d’autres nations ainsi transformées, on ferait moins souvent la guerre. Mais ce n’est pas tout: les scandales sexuels, la corruption et les violences sont masculines de façon écrasante. Et ce n’est pas juste parce que les hommes sont au pouvoir et peuvent se conduire ainsi qu’ils le font, c’est avant tout parce qu’ils sont des hommes.

Certainement, les femmes ont leurs émotions Mais ces émotions ne menacent pas le monde et ses habitants. Les émotions ressenties par les femmes ne limitent pas, ne stigmatisent pas et ne détruisent pas. Elles augmentent, protègent et construisent.

Il y a un défaut congénital qui est très répandu et qui résulte d’une mutation sur une paire de chromosomes essentiels: l’un de ces chromosomes est rétréci au point de n’être plus reconnaissable. Le résultat pour les porteurs de ce chromosome est une durée de vie plus courte, une mortalité plus forte à tous les âges, une incapacité à se reproduire par eux-mêmes, la perte des cheveux prématurée et des pathologies cérébrales ayant pour conséquences différents problèmes comme le déficit d’attention (short attention span disorder), l’hyperactivité, des comportements impulsifs, l’hyper-sexualité, et une énorme quantité d’agression dirigée vers soi-même et vers les autres. Le principal élément causatif de ces problèmes est l’empoisonnement par les androgènes. J’appelle ces diverses manifestations syndrome de déficit du chromosome X, et 49% de la population en est affectée. Ca s’appelle aussi être de sexe mâle.

Ce n’est pas un jugement arbitraire, c’est basé sur l’évolution, la physiologie et la susceptibilité aux maladies. Et aussi sur le fait qu’il y a très longtemps, tous nos ancêtres pouvaient se reproduire à partir de leur propre corps, autrement dit nous étions tous femelles.

Il y a de nombreuses espèces animales où il n’y a que des femelles. Il n’y en a aucune où il n’y ait que des mâles–pour des raisons évidentes. »

 Melvin Konner considère que si, à une période éloignée de l’histoire de notre espèce, l’agressivité mâle a pu constituer un avantage évolutif, ce n’est plus le cas; en fait, cette agressivité est devenue dangereuse pour l’espèce humaine et pour les mâles eux-mêmes. Et bien entendu, il ne préconise nullement l’élimination ou la disparition de son propre sexe, simplement que la classe de sexe des hommes cesse de dominer et d’exploiter les femmes et renonce à monopoliser le pouvoir, monopole qui a pour conséquences (entre autres)  la multiplication des guerres et la destruction de  l’environnement.

(« Women After All, Sex, Evolution and the End of Male Superiority » de Melvin Konner, professeur d’anthropologie, de neurosciences et de biologie comportementale à l’université d’Emory).

 

« NOUS DETRUISONS LA PLANETE? » Les mensonges de l’écologie patriarcale

Voici une traduction cursive d’un extrait d’un des livres d’une de mes radfems américaines préférées, Sonia Johnson. Sonia connait le patriarcat comme sa poche: elle est tombée dedans en naissant, puisqu’elle a été élevée dans un des groupes religieux les plus phallocratiques du monde: les Mormons. Secte contre laquelle est s’est rebellée, ce qui lui a valu d’être stigmatisée et « excommuniée » comme femme perdue et dangereuse hérétique par la hiérarchie exclusivement mâle  de son église. Voici ce qu’elle dit sur l’écologie telle que définie par les hommes patriarcaux:

« Dans leur guerre incessante contre les femmes, une des manipulations les plus diaboliques des hommes (car une des plus efficaces) pour détourner notre attention de la vérité est de toujours blâmer les femmes–pas seulement de les rendre responsables des viols qu’ils commettent mais aussi de toutes leurs autres formes de destructivité. Ajoutant ainsi à notre fardeau déjà écrasant de culpabilité, de manque d’estime de soi et de haine de soi.

 Durant les deux dernières décennies, j’ai entendu d’innombrables femmes déplorer par exemple que « nous détruisons la couche d’ozone » ou « nous détruisons la planète! » Surprise, je leur ai demandé comment elles s’y prenaient pour faire ça. Est-ce qu’elles et leurs amies se réunissent et planifient comment produire davantage de voitures qui polluent l’atmosphère? Est ce qu’elles se mettent en bandes pour massacrer davantage de forêts, de rivières et d’océans? Non. Alors pourquoi le « nous »? Pourquoi sont-elles si désireuses de s’impliquer dans ces accusations?

Parce que ça exonère les hommes en tant qu’espèce. La plupart des femmes, stockholmées au point d’avoir perdu leur faculté de réflexion, croient tout ce que les hommes leur disent. Les hommes le savent, et ils en profitent. Par exemple, pour conditionner les femmes à partager la responsabilité de leurs actes, les savants et les journalistes de sexe masculin et les auteurs de livres déclarent invariablement que « nous sommes en train de tuer les océans », et  « nous détruisons l’environnement », l’emploi de « nous » plaçant la responsabilité de ces destructions également sur les hommes et sur les femmes. Les hommes n’envisagent absolument pas de dire la vérité: « nous les hommes, et nous seulement sommes coupables de la destruction de la planète ».

Les femmes acceptent d’être blâmées, pas seulement parce que c’est les hommes qui le disent mais parce que ça leur évite  de regarder la vérité en face. De cette façon, elles gardent leurs illusions et continuent à croire qu’elles vivent dans un monde secure habité par des « hommes bien », des personnes juste comme elles, mais avec un pénis.

Comment pourraient-elles regarder en face cette simple vérité: que toutes les destructions du monde naturel sont conçues et exécutées par des hommes? Leurs fils,  leurs frères, leurs pères, leurs maris, leurs amis.

Les implications de cette constatation pourraient bouleverser  leur vie, comme les vagues sur un étang quand on y jette une pierre…

Plutôt que de prendre le risque de faire écrouler le monde fragile qu’elles s’efforcent de préserver si soigneusement, elles préfèrent accepter cette responsabilité pour elles-mêmes.

Elles acceptent cette responsabilité parce qu’elles pensent réellement qu’elles sont coupables. Les mensonges du patriarcat les ont conditionnées à croire que, si les hommes font ce qu’ils font, c’est parce qu’elles n’ont pas fait ce qu’il fallait–en particulier, que c’est parce que les mères n’ont pas su enseigner à leurs fils à être des « hommes bien » Ainsi, les hommes ne peuvent être blâmés pour rien, tout est de la faute de leurs mères pas assez aimantes ou négligentes. Alors qu’elles étaient, il y a très longtemps, les plus honorées de tous les êtres humains, les mères sont devenues maintenant les dernières des dernières , responsables pour tout le mal qui existe–parce qu’elles ne peuvent pas empêcher les hommes de faire le mal .

Ce principe patriarcal de base qui consiste à blâmer les femmes pour tout le mal que font les hommes est parole d’évangille pour des milliards d’êtres humains, y compris pour la plupart des femmes. Ironiquement, l’universalité de ce principe est la preuve la plus révélatrice qu’il s’agit de conditionnement et non de vérité: tout ce que la majorité des gens croient n’est presque jamais la vérité, et presque toujours du conditionnement ».

 

(« The SisterWitch Conspiracy », Sonia Johnson)

POURQUOI JE NE MILITE PAS ACTIVEMENT DANS L’ANTICAPITALISME, L’ANIMALISME, L’ANTIRACISME…

… bien que je soutienne ces mouvements.
D’abord parce que mes journées n’ont que 24 heures, que mon énergie est limitée et que mes activités féministes me conduisent à un état de surbookage permanent.
Mais surtout parce que le système patriarcal enjoint aux femmes depuis des millénaires de se sacrifier, de toujours penser aux autres, de s’oublier, de ne pas exister pour elles mêmes mais pour autrui, de ne vivre que par procuration. Notre devoir de femmes est de renoncer à nous réaliser pour permettre aux hommes (et aux enfants) de se réaliser..

L’abnégation forcée est notre lot, penser à nous nous est interdit. Donc demander aux femmes de continuer à s’aliéner dans l’altruisme, c’est en remettre une louche dans cette suppression de soi que le patriarcat exige de nous. Et c’est la raison pour laquelle je ne m’investis pas directement dans ces luttes: en m’y investissant, je ferais exactement ce que le patriarcat me dit de faire.

En plus, tous ces mouvements continuent d’être dirigés par des hommes, et bien qu’un soutien de principe au féminisme y soit généralement de mise, en fait une forte misogynie y règne , et les femmes n’y sont pas moins exploitées que dans le reste de la société: les militants leur abandonnent le gros des tâches organisationnelles de base, le fonctionnement de ces mouvements repose sur leur travail gratuit, elles y sont régulièrement harcelées sexuellement et victimes d’agressions sexuelles.

C’est pourquoi le geste premier et révolutionnaire de la démarche féministe, c’est le refus de cette « vocation  » au soin des autres à laquelle le patriarcat nous contraint dans toutes les structures mixtes, c’est d’affirmer haut et fort notre droit à l’égoïsme. Droit que les hommes se sont réservé depuis (au moins) l’avènement de leur domination–puisque celle-ci en est le résultat.

CRITIQUE DE LA FEMINITE ET DE L’ HETEROSEXUALITE

Par Sheila JEFFREYS, féministe radicale et lesbienne

Comme l’a mis en évidence la théoricienne féministe française Christine Delphy, la masculinité et la féminité ne sont pas des valeurs humaines universelles et intemporelles. Elles
représentent en fait les valeurs d’une hiérarchie de suprématie masculine à un certain moment dans le temps… Produites par une hiérarchie, elles ne devraient pas survivre à la création d’une société non-hiérarchique.

Ce qui est vu comme le comportement féminin archétypique–essentiellement ce qui est reproduit dans le travestisme, le « camp » et le transexualisme–est en fait le comportement appris par les opprimées, appris pour éviter les punitions, ou pour obtenir des faveurs. C’est un comportement qui montre la conscience qu’elles ont de leur statut inférieur, et un respect approprié pour la classe mâle au pouvoir. La féminité est un comportement appris qui est re-acté tous les jours de la vie d’une femme dans son interaction avec les hommes. Le comportement « féminin » exprime la déférence. Les filles et les femmes sont censées prendre peu de place, s’asseoir en croisant les jambes, les bras collés au corps, garder les yeux baissés et ne parler que quand on leur parle …

La masculinité est aussi un comportement appris, qui manifeste la dominance et maintient la place des hommes dans la classe dominante. ..
La masculinité et la féminité sont érotisées pour créer la sexualité de la suprématie masculine, que j’appelle désir hétérosexuel. Par le terme « désir hétérosexuel », je ne veux pas dire « désir pour le sexe opposé » mais un désir qui est organisé autour de l’érotisation de la domination et de la soumission.

Ce type de désir procède du système politique de l’hétérosexualité, dans lequel la soumission des femmes est vue comme naturelle et comme définissant ce qu’est  » la sexualité ». Le mot « hétéro » dans « hétérosexualité » signifie « autre », dans ce type de désir, un des participants est « altérisé », ou réduit à un statut de subordination par une sexualité objectifiante inscrite dans un rapport dominant/dominée.

La différence entre les sexes qui est censée produire l’excitation dans la sexualité hétérosexuelle n’est pas naturelle, elle est politique, c’est une différence de pouvoir. Le désir hétérosexuel est formé à partir de la soumission des femmes, et celle-ci est requise pour qu’il y ait excitation.

Le désir sexuel est crucial pour le système politique de l’hétérosexualité parce qu’il offre l’excitation et la satisfaction qu’on retire de sensations sexuelles intenses. Mais cette excitation est l’excitation de la cruauté, de l’exploitation sexuelle de l’inégalité…

Ailleurs, j’ai décrit le désir hétérosexuel comme « l’huile qui graisse les rouages de la machine de la suprématie masculine ». C’est le désir hétérosexuel qui érotise pour les hommes l’objectification des femmes, et motive leurs violences sexuelles. La violence sexuelle et le harcèlement que subissent les femmes dans l’enfance, au travail, dans les rues et dans le lit conjugal procure aux hommes la satisfaction de leur soumission.

Par toutes les formes de violences sexuelles, et la peur de ces violences, le désir hétérosexuel contribue au maintien de la suprématie masculine en limitant crucialement les opportunités des femmes dans leurs études, leur travail, leurs déplacements et même leur sécurité chez elles.

Le désir hétérosexuel requiert la construction des différences de genre. … Toutes les marques du genre qui mettent en évidence l’impuissance des femmes et la puissance des hommes sont érotisées dans le système hétérosexuel. Les symboles de masculinité incluent les bottes, le cuir, les uniformes, les épaulettes et les ceintures. Ces symboles de pouvoir et d’impuissance ne sont pas des différences inoffensives mais les uniformes de positions de classe politiques qui sont érotisées dans le désir hétérosexuel. De nombreuses exigences de la féminité semblent conçues spécifiquement pour procurer aux dominants l’excitation quotidienne de la cruauté érotisée, comme les hauts talons, les vêtements serrés et entravants. En respectant ces exigences, les femmes sont censées s’acquitter de leur corvée sexuelle et s’objectifier pour le plus grand plaisir masculin. »

(Sheila Jeffreys, article « Heterosexuality and the Desire for Gender » dans le livre « Theorising Heterosexuality » , edit. Diane Richardson, Open University Press, 1996, traduction Francine Sporenda.)

ROUVRIR LES BORDELS: les aberrations d’Emma Becker

Dans son livre, « La Maison », Emma Becker revendique –à propos d’un client français– « la nécessité fondamentale de rouvrir les bordels en France ». Ce client est d’une telle absolue  ineptitude sexuelle (il considère comme un exploit d’avoir localisé son clitoris) que ça  inspire à l’autrice  les remarques suivantes: « en te privant de bordel à domicile, on t’avait privé de vie sexuelle. Il aurait suffi que la prostitution fût légale et institutionnalisée … pour qu’à 17 ans tu ailles comme les copains donner les premiers baisers et le reste à une professionnelle… Qu’est ce qu’on peut souhaiter aux hommes vilains et désagréables, empotés et résignés au mépris des femmes, si ce n’est l’amabilité et le sourire des résidentes des maisons closes? »

C’est évidemment  aberrant d’affirmer que, pour qu’un homme devienne un partenaire sexuel « compétent », il suffit qu’il fréquente les bordels. Au 19ème siècle, la fréquentation hebdomadaire, voire quotidienne du bordel était, comme celle du café, un rituel de sociabilité masculine, chaque bourg, chaque quartier avait sa maison à numéro. Maisons d’abattage pour les prolétaires ou maisons de luxe pour bourgeois, les hommes s’y retrouvaient entre eux avant de monter avec une des pensionnaires. L’initiation sexuelle des adolescents se faisait habituellement au bordel, où ils étaient amenés par des parents ou camarades plus âgés ou plus dessalés. Pratiquement tous les hommes recevaient cette initiation à la sexualité virile par des prostituées plus âgées et « expérimentées ».

Selon son affirmation, on devrait donc en conclure que les Français du 19ème siècle étaient  des amants incomparables, des virtuoses  du cunnilingus et d’infaillibles dispensateurs d’orgasmes. Si l’on en juge d’après les rares confessions intimes des Françaises de cette époque, ce qui domine, c’est au contraire la mention pudique du traumatisme de la nuit de noce, les lamentations sur la brutalité expéditive des viols conjugaux, l’image d’une désastreuse maladresse, d’un égoïsme sexuel masculin monumental et sûr de son bon droit, de pair avec une ignorance abyssale de la physiologie féminine, générale à l’époque.

La thèse d’Emma Becker est inversive: un  homme qui fréquente régulièrement les maisons de passe est au contraire dressé à considérer les femmes de façon purement fonctionnelle, essentiellement comme des machines masturbatoires,  et à considérer corrélativement que la sexualité féminine n’est qu’une sexualité de service. Comme par définition, les femmes prostituées ne peuvent pas critiquer sa prestation sexuelle sous peine d’être insultées, pas payées voire agressées, qu’elles doivent lui mentir en lui faisant croire qu’il est beau, séduisant et un amant exceptionnel, le client de la prostitution abordera les relations sexuelles avec des femmes hors prostitution avec une idée très exagérée de son savoir-faire érotique, créé par l’illusion que la prostituée doit susciter chez lui pour que la passe se déroule sans accroc et le fidéliser.

Contrairement à ce qu’affirme Emma Becker, un habitué de la prostitution ne peut pas être un partenaire sexuel adéquat parce que le bordel l’a conditionné  à se centrer totalement sur sa propre jouissance et l’a rendu inapte à toute forme d’échange et de réciprocité érotiques. Par définition, un adepte du sexe (viol) tarifé considère les rapports hétérosexuels comme une interaction dominant-dominée, dans laquelle les femmes n’ont pas de sexualité propre et ne figurent qu’à titre d’exécutantes dociles à disposition de ses fantasmes. Cette vision totalement aliénée de la sexualité féminine est sans doute idéale pour une femme profondément masochiste comme l’est Emma Becker (voir à ce sujet « Mr. », son roman-clone de « 50 Shades of Grey »),  mais elle est désespérante pour les millions des femmes qui n’en connaissent pas d’autre et qui y sont contraintes. Et qui savent, parce qu’elles en ont fait  trop souvent l’expérience, qu’un homme ayant une approche auto-centrée, phallocentrée, désémotionnalisée et mécanique de la sexualité ne peut être qu’un amant calamiteux.